SOLITUDE

par TABE





Au début, tout était facile. Je glissais au milieu des prairies qui petit à petit se mettaient à pencher, puis, à être avalées par les rochers et les bois de sapins. Autour de moi, l’air faisait frissonner les feuilles des arbres et des buissons, à côté dans le taillis retentissaient les tressaillements du torrent frappant les rochers, se glissant sous les souches des arbres, rebondissant d’une berge à l’autre. De temps à autre, on entendait le carillon des vaches qui broutaient un tapis moelleux et sûrement délicieux d’herbes suintantes de rosée.

Et toujours ce chemin serpentant maintenant au milieu de petits champs, avec, ça et là, une grange abandonnée, des meules assaillies par des escadrilles d’insectes divers. Le ciel menaçant est tout autour de moi. Le vent fait voltiger les brindilles et mes yeux se perdent sur les crêtes blanches qui encerclent le pic.

Des moments comme cela, il faut savoir les vivre, les goûter, les disséquer pour en extraire toute la puissance tranquille qu’ils sécrètent en eux. Mais voilà, je suis seul avec ma solitude. J’ai un grand vide dans mon cœur, et j’ai l’impression que rien ne peut le combler.

J’essuie les premières pluies d’automne. Les premières feuilles, qui s’arrachent pour se perdre définitivement dans le Temps, jettent un voile de tristesse et me touchent au plus profond de l’âme. Les grandes explosions de rire, la joie d’être à deux qui fuse dans l’air, les courses dans le vent, donnant une impression extraordinaire de force, ne résonnent plus en moi.

La solitude est un besoin, une retraite combien bénie pour ceux que la vie fait courir à perdre haleine. Elle est nécessaire pour faire le point, se reconnaître dans notre siècle qui nous veut à deux places à la fois, comme s’il nous était possible de doubler le temps. Qui donc a dit que nous allions vers une période beaucoup plus grande de loisirs, de bonheur ? On vit parfois comme des forçats à cause des pressions qui nous viennent de toutes parts. Pour ceux qui connaissent une activité fébrile, la solitude devient le palliatif à la dépression, mais pour ceux qui la vivent à longueur d’année, seuls ou oubliés, c’est tragique.

Quand on est jeune, les problèmes des parents ne nous touchent guère, nous attendons l’instruction, un avenir brillant, les « châteaux d’Espagne, tout ce qui s’accroche à une imagination sans cesse en action, sans penser à tout ce que cela peut représenter de soucis.

Quand on est parents, on ne réalise pas, étant donné la force de l’âge, dans une période de réussites, vivant une activité débordante avec une belle santé physique, ce que peut donner comme horizon et avenir le fait d’avoir fini son voyage. On peut réaliser ce qu’un malade, entre quatre murs, ce qu’une personne vieillie, plus souvent par le chagrin que par le travail, peut rencontrer de pénible dans sa solitude.

La solitude d’un malade, d’un vieillard peut faire mal. Cette misère de traîner ses dernières années, trop souvent tout à fait seul, sans l’amitié qui fait oublier, sans la joie d’un visage, sans l’amour qui donne, nous fait l’effet d’un poignard qui fouille une plaie. Tous ceux qui connaissent une amère solitude ont un cœur qui a vieilli. Ils ressentent toujours ce besoin de chaleur qui vient d’un autre cœur. La solitude c’est d’être seul avec son cœur, et de n’avoir pas en donner. C’est l’état d’une personne qui cesse d’être reliée à ses semblables, ou qui a le sentiment de ne plus l’être. Ce sentiment favorise l’isolement de l’individu qui se replie sur lui. C’est une question difficile à cerner. Elle est diverse dans ses manifestations.

La perte d’un conjoint est un des stress les plus élevés que l’on puisse subir. La vie conjugale amène chaque partenaire à devenir interdépendant de sorte que la perte nécessite de nombreux ajustements, de construire une autre identité. La perte d’un enfant amène un sentiment d’injustice face à la perte d’une vie qui commence à peine. Après une période de lutte contre la réalité, la solitude s’installe.

A tous ceux qui subissent les affres de la vie, il faudrait trouver les moyens de se rendre utile, essayer de leur épargner des chagrins, leur montrer qu’on les partage avec eux. Savoir les écouter sans les juger, les aimer tels qu’ils sont. Mais qu’ils nous pardonnent : nous ne sommes que des humains qui ressentent tapie au fond de nous-mêmes la solitude maléfique, qui n’attend que l’avenir pour nous entraîner sur sa route.



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