MA PREMIERE BONETTE

par Theo





La route de la Bonette relie la vallée de l'Ubaye à la vallée de la Tinée. Elle met Barcelonnette à 150 km de Nice. Cette route, la plus haute d'Europe, a toujours été une voie stratégique. A l'origine, il ne s'agissait que d'un chemin muletier, qui fut élargi, en 1832. La route actuelle, par le col de la Bonette, fut réalisée en 1963-1964. Cette voie a vu passer les troupes espagnoles pendant la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) et plus récemment, les troupes allemandes, pendant la dernière guerre mondiale. Elle est jalonnée par le fort de Restefond et le Camp des Fourches, actuellement, en ruines.

C'est une chose qui m'a ravi cette première ascension du col de la Bonette, perché à 2802 m. Des années après, ce souvenir me procure encore un plaisir curieux et chaud. Parti de Nice le 14 août 1981, et après une heure et demie de route, au volant de ma voiture, j'arrivais à St Etienne-de-Tinée, charmante petite ville alpestre, située à 1140 m d'altitude, au bord de sa rivière, parmi les pâturages, dans un écrin de montagnes.

Il était 8 heures du matin. Le centre de la ville était déjà animé. Le ciel était bleu et l'air rempli du parfum des jardins et du gazouillis des oiseaux. La montagne était sombre, mais derrière elle, se levait une lumière, faiblement colorée d'un rouge pâle. La lumière devenait plus chaude, plus dorée, à mesure qu'elle montait et s'approchait : le soleil franchissait la montagne.

J'étais impatient de l'imiter. Une petite appréhension me tenaillait pourtant :: allais-je réussir mon coup ? Arrivé au cyclotourisme (par la philatélie) , j'avais parcouru les routes bretonnes pendant cinq ans, et seulement, quelques mois, les petits cols de l'arrière pays Niçois. Je n'avais donc aucune expérience de la haute montagne. On prétendait que je grimpais bien. Mais….

Il ne me fallut que quelques minutes pour préparer, vérifier et enfourcher ma monture. A la sortie de la ville, après le pont de la Tinée, une pancarte indiquait " Col de la Bonette- 26 km ". Sitôt la pancarte franchie, la route accusa une pente respectable qui me surprit. De l'étude que j'avais effectuée à partir des cartes IGN, il ressortait une pente moyenne de 3,3 % sur les deux premiers km.Or, je me trouvais, en pleine bagarre, avec des cuisses encore à moitié endormies. Heureusement après quelques hectomètres la pente s'adoucit au fur et à mesure de ma progression, je me trouvais bien à l'aise, malgré un vent assez fort qui dégringolait des hauteurs et freinait mon avance.

Une ferme pelotonnée au bord de la montagne, à laquelle elle s'accrochait, semblait s'aplatir pour échapper au vent. Une bande de poules multicolore garnissait l'endroit. Des hêtres, des érables et des sapins en ordre dispersé, occupaient le paysage.De l'autre côté, en contrebas entre deux berges fleuries, coulait la Tinée, torrent impétueux d'une beauté vert- émeraude. De grosses pierres multiformes encombraient le lit du torrent ; l'eau coulait dans un bruit qui chantait agréablement aux oreilles. Au bord, quittant la forêt de conifères, de plus en plus dense, de petites cascades éclaboussaient les galets ronds et lisses.

Après le Pont- Haut, appelé aussi " Grand Pont de la Tinée ", et après la bifurcation de St Dalmas- de-Selvage, la vallée s'étranglait et la route pénétrait entre le massif des Chabottes couvert de mélèzes à droite, et la Crête de Castellaret presque chauve, à gauche. A la hauteur de Vens, petit hameau niché entre deux lacets, une cascade bruyante dévalait la Pointe- du- Quartier pour se jeter, plus bas, dans la Tinée. C'est à partir de là que la pente devint importante. Plus loin, la route empruntait le large Vallon-du- Pra. La Tinée musardait sur un vaste lit de cailloux. Autour, le terrain était raviné, encombré de roches, de branches et de troncs d'arbres arrachés par les colères passées du torrent. Au delà du vallon, le vent ondulait le Bois- Bondi comme un blond champ de blé.

Par le petit pont du Pra, la route sautait le Ravin- de-Salso- Moréno, puis s'infléchissait pour longer le Mont-des-Fourches, importante masse qui escamotait, en partie, le soleil, mais arrêtait le vent. A la sortie d'une légère courbe la pente se raidit. J'étais heureux de me trouver enfin dans ce col mythique. Il m'était agréable de l'escalader et d'entendre les nombreux oiseaux et les campanes des troupeaux de moutons dispersés dans les derniers alpages fleuris des Champinasses.

A ma gauche, le Mont-de-la-Fouchère était couvert de pins magnifiques à la draperie silencieuse. Ils descendaient par bande jusqu'au bord de la Tinée que j'allais, bientôt, quitter. Arrivé à la cote 1770, sur la crête d'un lacet je vis, se découpant dans l'azur, les maisons de Bousieyas. Le vent était tombé, la température s'éleva. Je transpirais à grosses gouttes. Bientôt j'atteignis Bousieyas, terme de la civilisation où quelques maisons d'un autre âge, serrées les unes contre les autres semblaient monter la garde. Ce hameau, situé à 1880 m est le plus haut village des Alpes-Maritimes.

Je m'arrêtais à la fontaine. Une jeune femme sortit du "Relais des Randonneurs", me salua, s'inquiéta de ma personne et me prodigua des encouragements. Les mots de cette femme me réconfortèrent. Une fois de plus, je fus persuadé que la montagne, qui joue toujours carte sur table, n'est pas seulement le moteur d'une activité d'agrément, mais également un élément de régulation sociale.

Je me remis, en selle, avec un moral d'acier, content d'avoir parcouru la moitié du col sans encombre. Derrière le hameau, je découvris un paysage somptueux et grandiose. Un cirque superbe se déployait devant moi. Il me semblait proche et lointain à la fois tellement il était large et haut. La route déployait son ruban taillé en son flanc dans le pierrier. Elle montait en épousant la forme du cirque pour enfin atteindre, mille mètres plus haut, la guirlande des cimes : cime de Vermillon, de la ¨Tête-de-Brague et la cime des Trois Serrières ; cette dernière flanquée, sur sa gauche, par la Cime de la Bonette, ceinturée à sa base par cet interminable ruban qui, finalement, disparaissait dans le versant opposé.

La solitude conférait davantage de majesté à cette montagne. Je fus subjugué! Mes jambes appuyaient sur les pédales et tournaient. Par contre mon cerveau, lui, impressionné par le côté, impitoyable et implacable, de cette nature lunaire, imaginait le pire : roue tordue, fourche cassée, chaîne brisée, bref le gros pépin. C'est à ce moment qu'un effort de volonté me propulsa en danseuse. Subitement, je ressentis en moi un excès d'ardeur et de puissance. J'eus la certitude que j'arriverais à dompter ce sacré col.

Du revers de mon gant, j'essuyai la sueur, de mon front. Après un virage, très serré, je vis, au dessus de ma tête, ce qui m'attendait, dans l'immédiat: une dizaine de lacets sur quatre kilomètres et trois cent vingt mètres de dénivelée pour atteindre les ruines du Camp des Fourches, au passé militaire. Est-ce prétentieux de dire que j'eus la sensation de facilité après un moment de doute ?

Passé les ruines, squattées par une bande de joyeux randonneurs, le long des Roches-Hautes, l'aridité du paysage s'accentua. La végétation avait disparu, à l'exception d'une herbe, jaune, drue et rare.

Dans ce paysage désolé le soleil inondait tout. La chaleur se répandait. Un aigle, bientôt suivi d'autres, émergeant des hauts sommets de la crête de la Tour, près de la frontière italienne, tournoyait, dans le ciel. Etaient-ils français ou italiens ?

A mesure que je m'élevais, la montagne semblait me fuir et monter, à l'assaut du ciel. La nature était en habits de lumière, sa majesté m'emplissait d'humilité, mais je restais serein, avec un sentiment de liberté. A ma gauche apparut une stèle. Un peu plus loin un virage, suivi du " mur " de Las Cougnas, me rappela à la réalité : environ un kilomètre entre 10 et 12% de pente. Je l'avais identifié sur la carte IGN, mais la carte escamote la troisième dimension ! Le coup de reins fut assez rude à plus de 2300m d'altitude, après 20 km. d'ascension. Puis la pente se radoucit jusqu'au col du Raspaillon- 2513m.

Là, j'étais sur les cimes déjà citées. Une courte halte, pour récupérer et admirer le paysage, fut la bienvenue. C'est à ce moment que j'entendis des voix qui se parlaient, au loin, vers le col de la Bonette, situé à environ quatre kilomètres. Enfin, je n'étais plus seul ! Je les vis tous les trois enveloppés dans leur coupe-vent. Ce furent les seuls cyclos que je vis ce jour-là. C'est que nous étions à la veille de l'Assomption, jour férié.

Bien décidé à en finir, avec ce col que je voyais bien, au loin, j'enfourchais ma bécane. Le soleil prenait de l'assurance. L'azur occupait tout le ciel. Le temps chaud et sec dispensait, à cette altitude, une température avenante. La lumière blanche frappait les rochers qui semblaient vibrer derrière l'air. . J'eu une pensée émue pour mon épouse qui m'avait vu partir la peur au ventre : les portables n'existaient pas.

La route montait toujours. A ma gauche, la Tinée naissante étalait ses nombreuses sources joyeuses qui alternaient avec les nappes vertes d'herbes rares qu'elles abreuvaient. L'eau prenait sa course entre les pierres et formait une multitude de mares dans lesquelles elle miroitait et tremblait. Les oiseaux nombreux y faisaient conversation.

La cime de la Bonette était en vue. Plus je m'en approchais et plus la pente se raidissait pour atteindre, selon les dires, plus de 15% sur plusieurs hectomètres avant le sommet. Je me mis en danseuse. Arrivé au sommet une petite bise ébouriffa mes cheveux, toujours au vent.

Enfin j'avais réussi! Devant ce paysage prodigieusement étendu et sauvage que je dominais, j'avais l'impression de flotter sur un nuage. C'était ma récompense !!

Je devais l'escalader, encore vingt et une fois, en onze années, souvent seul, et toujours ravi.

Le 20 Septembre 1995

Article publié dans la revue des Cent COLS, N° 3912 de 1996

Théodore Buizza



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