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UN REGARD DEJA AILLEURS

Offert par EROTICA51


Arlette est notre voisine, elle a 93ans...Depuis quelques mois, elle oublie tout, mélange certains évènements, et ne reconnait même plus l'homme qui a partagé sa vie, durant plus de 30ans. Elle tombe aussi parfois dans l'appartement ou elle se retrouvait en pleine nuit, dans le couloir, totalement désorientée...Il a fallu prendre une décision et la faire placer en maison de retraite, définitivement.

Cet après midi, avec Mamie Irène, nous sommes allées la voir, marchant doucement, car Mamie a 83ans et commence à se fatiguer. Il n'y a que 300 m à parcourir et il fait beau, ce jour là, heureusement. Mamie ne arche plus beaucoup depuis quelques temps.

Quand nous arrivons dans l'entrée, j'éprouve mon premier choc. Il y a nettement plus de femmes âgées et deux rares hommes. Leurs regards se tournent vers nous, remplis de solitude et de tristesse et je perçois leur désappointement en voyant que nous ne sommes pas, ceux qu'ils attendent et espèrent revoir un jour.

Beaucoup sont recroquevillées dans leurs fauteuils, l'esprit ailleurs, perdues dans leurs pensées. D'autres, plus alertes, marchent lentement dans le couloir à petits pas. D'autres semblent soudain sortir d'un long sommeil et nous contemplent, d'un air stupéfait.

- Bonjour Mesdames, ai-je dit en leur adressant mon plus joli sourire
- Bonjour Madame...me répondent elles docilement.

Mais dans le regard de certaines, j'ai perçu une petite étincelle de gaieté...

L'établissement est propre. Les murs des couloirs sont peints de couleurs gaies. Mais il manque quelque chose d'important...La visite de ceux qu'elles aiment...une famille devenue inexistante en vieillissant, qui ne se donne même plus la peine de venir voir, ceux qui leur ont donné la vie.

Nous poursuivons notre chemin. Je me sens bouleversée par toute cette tristesse qui plane autour d'elles.
Nous arrivons auprès d'Arlette. Nouveau choc. Elle ne nous reconnait pas. En une semaine, elle a déjà un escarre au pied droit. Elle est couchée dans son lit, essayant vainement de remonter son drap. Je lui touche la main, elle est glacée. Une fenêtre est entrouverte, laissant un vent froid pénétrer dans sa chambre. Je ferme la fenêtre puis lui remonte sa couverture, en l'emmitouflant dedans.

Au pied de son lit, se trouve un petit ours blanc. Elle nous le montre du doigt. Puis chuchote, d'une eptite voix tremblotante :

- Il a cassé son nez !

Non, le nez de son ourson n'est pas cassé. Il est juste séparé d'un petit trait blanc. Sur sa poitrine, deux prénoms : à droite : Arlette. A gauche : Claude.
Arlette est dans son monde imaginaire. Elle nous parle de courses qu'elle a faites ce matin. D'une personne venue la voir mais elle ne sait plus qui.

Puis, son regard s'élève et son doigt nous monte quelque chose que l'on ne voit pas mais qu'elle seule, perçoit.

- Il est là...

Puis son regard s'éteint, sa main retombe doucement sur son drap, comme après un effort trop dur, et elle semble plongée ailleurs, dans un monde étrange que l'on ne voit pas...Que peut-elle voir ?

Arlette n'est déjà plus avec nous. Elle a commencé, sans nous, un autre voyage...

Quels tristes changements en huit jours à peine ! Je me lève, repousse ma chaise. Mamie en fait autant. C'est l'heure du départ. J'embrasse le petit visage parcheminé d'Arlette en lui disant au revoir ...Sa peau est si douce, ses main si fines sont devenues si fragiles.

Elle n'a pas reconnue Mamie, qu'elle a fréquentée durant plus de 30ans, sur le même pallier.

Nous repartons, de ce lieu où tant de gens finiront, un jour. J'ai la gorge serrée par l'émotion...
Une pensée terrible me traverse l'esprit. En réalité, chacun semble attendre la grande faucheuse, d'un air résigné...

Le 28/03/2017

Marie-Ange



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