SONATE POSTHUME AU CLAIR DE LUNE

par EROTICA51



John et Emilie venaient d'acheter la maison de leur rêve. Cachée tout au fond d'une allée de superbes peupliers, elle offrait l'image de ses maisons à l'aspect paisible que l'on ne trouve qu'en Normandie. Ses volets bleu clair les avaient surpris face à cette touche claire étonnante. C'est ainsi qu'ils décidèrent d'aller y passer leur week end pour détresser de Paris.

Ce fut en plein milieu de la nuit qu'un bruit inhabituel sortit Emilie de son sommeil. Tendant l'oreille, elle perçut une légère musique. Rêvait-elle ? Se demanda-t-elle l'esprit encore tout embrumé. La musique continuait de s'égrener, prenante. C'était des notes de piano légèrement étouffées. Un air doux et triste qui prenait à la gorge tant il paraissait chargé de tristesse.

Emilie intriguée décida de se relever. Nue comme Eve à sa naissance, elle repoussa doucement le drap qui la couvrait, s’enroula dedans et se leva, prenant soin de ne pas réveiller Stephan paisiblement endormi.

Descendant pieds nus les escaliers, elle tendit l'oreille, de plus en plus étonnée. C'était un véritable virtuose qui jouait, sans une seule fausse note à moins que cela ne soit le poste de radio qui soit demeuré allumé qui retransmette un concert.

Derrière les battants de la porte du salon, une faible lumière était allumée. Emilie réfléchissait à toute vitesse. Elle était certaine d'avoir pourtant tout éteint et fermé les volets et portes avant d'aller se coucher ! Se pouvait-il qu'elle ait laissé la porte d'entrée ou une fenêtre ouverte et qu'un étranger ait réussi à pénétré leur merveilleuse propriété ?

Elle contourna le couloir d'entrée et décida d'arriver par la salle à manger, prenant soin de ne faire aucun bruit, pour observer ce mystérieux visiteur en train de jouer sur son piano, récemment installé et réglé, à grands frais.

L'homme lui tournait le dos. Ses doigts glissaient, frôlant les touches avec délicatesse, laissant les notes légères s'élever dans l'air. C'était un air plein de nostalgie, de douceur amère, où l'on devinait une tristesse infinie. Par moment, l'homme penchait la tête sur le coté, comme s'il réfléchissait à la suite de ce qu'il allait jouer. Une étrange lueur paraissait l'envelopper.
Qui était cet homme ? Comment était-il entré ? Il portait une veste à l'air un peu démodée. Les questions se bousculaient dans la tête d'Emilie en l'observant. Il n'avait pas l'air dangereux, plutôt l'air sensible et terriblement inspiré comme le dévoilait cette magnifique musique qu'il jouait. Emilie décida de le laisser finir ces notes émouvantes qu'il jouait instantanément, ne tournant pas les pages de sa partition, comme s'il connaissait par coeur cet air qu'il exécutait instantanément.

Il avait de longues mains fines, aux doigts fins et nerveux. Les notes dansaient dès qu'il effleurait le piano. Quand les dernières notes s'envolèrent, Emilie toussota discrètement dans son dos, le faisant se retourner, brusquement.

- Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle d'une voix voilée et douce
- Un pianiste amoureux des notes de musique, chuchota-t-il, d'un demi sourire, en la contemplant comme une soudaine apparition. Elle portait des cheveux longs en longues boucles auréolant son doux visage. Ses grands yeux bleus l'observaient ne manifestant apparemment aucune crainte.

- N'ayez pas peur, je ne vous ferais aucun mal. Même si je le voulais, je ne saurais vous blesser. Vous me croyez ?
- Je ne sais pas ce que vous voulez dire...
- Ne soyez pas effrayée par ce que vous allez voir, dit l'homme en se levant d'un mouvement souple.

Il se plaça derrière Emilie, la plaçant face au grand miroir du salon.

- Regardez bien et surtout et ne criez pas. Je risquerai de disparaître brusquement, lui chuchota-t-il à l'oreille, la mettant en garde

Emilie acquiesça d'un léger mouvement de tête. Elle se sentait intriguée mais confiante en cet homme à la voix apaisante. Quel étrange secret allait-il lui montrer ?

Fixant le miroir, elle eut soudain l'impression de voir leurs deux silhouettes se dédoubler, comme s'il passait devant elle, sans même avoir bougé. C'était impossible ! Elle reporta son regard sur le miroir pour vérifier. Il était pourtant bien passé devant elle sans qu'elle l'ait vu esquisser le moindre geste ou mouvement ! Elle devait rêver ! se dit-elle en se frottant les yeux, vigoureusement.

L'homme lui faisait face, en souriant, lui tenant le poignet, sans brusquerie.

- Non, vous ne rêvez pas, soyez rassurée. Ce que vous avez vu est bien la réalité. Croyez-vous en l'irrationnel ?
- Je ne sais pas...Que voulez-vous dire ? dit-elle un peu inquiète de la tournure de leur conversation
- Croyez-vous aux âmes perdues ? Celles qui errent dans l'espace intemporel infiniment, sans jamais trouver le repos ?
- Essayez-vous de me dire que vous en faites partie ?
- En effet, Emilie, mêmesicela vous semble étrange...
- Vous connaissez mon prénom ? Pourtant je ne vous connais pas ; c'est incompréhensible cette histoire. Me voici en train de parler à un parfait inconnu en pleine nuit sans même avoir peur de vous, alors que vous connaissez mon prénom. Comment est-ce possible ? - C'est une longue histoire que je dois vous raconter. Asseyez-vous car nous allons en avoir pour une bonne partie de la nuit, Emilie.

Emilie était troublée. Pendant que l'homme murmurait son prénom, Emilie avait l'impression que mille doigts l'effleuraient, la caressaient imperceptiblement et tout son corps réagissait mystérieusement...

- Nous allons retourner dans le passé Emilie afin que vous compreniez ce qui nous est arrivés. Nous sommes en 1875 dans un petit village appelé Le Chesnais, en Bretagne. J'ai vingt cinq ans à cette époque et suis un grand musicien, connu dans tout le pays. Au cours de mon dernier voyage en Irlande, j'ai rencontré une merveilleuse jeune femme dont je suis tombé fou amoureux et qui a accepté de m'épouser à la fin de l'été. Nous sommes revenus de ce voyage ensemble. J'avais acheté cette maison, un peu reculée de la population mais où mon inspiration s'épanouissait grâce à la nature et la paix qui m'entouraient.

Emilie ma fiancée vivait dans cette petite maison en attendant la fin de mes concerts, heureuse de préparer son trousseau, en chantonnant joyeusement. Nous nagions dans un bonheur immense sans imaginer l'horreur de ce qui allait se passer, brisant notre destin à jamais.

Un soir où je rentrais, j'entendis les cris de frayeur d'Emilie qui était agressée dans notre propriété. La porte de la maison avait été forcée. Comme un fou, je fonçais à l'intérieur, oubliant toute règle de prudence, rendu fou de douleur en l'entendant m'appeler à son secours.

Le bourgmestre du village venait de la violenter, la rejetant prostrée, hébétée, sur la couche où il venait de la prendre sauvagement, pour affronter mon arrivée intempestive. Je vis trop tard le poignard sur lequel je venais de me jeter imprudemment et m'écroulais, dans un ultime râle de douleur, aux pieds de son tortionnaire.

C'en fut trop pour Emilie qui se mit à hurler comme une folle, éperdue de douleur. L'homme l'assomma pour la faire taire, puis la bâillonna et l'attacha pour la neutraliser, sans plus se préoccuper de mon corps gisant au sol, baignant dans une mare de sang s'étendant, lentement à ses pieds.

- Mais qu'est-il advenu de votre fiancée, demanda Emilie, l'horreur de la scène faisant son chemin dans son esprit terrifié
- Suivez-moi et vous allez comprendre...

Il lui prit la main et lui fit traverser sans peine un mur épais de pierres anciennes. Ils arrivèrent dans un réduit sombre qu'un léger brin de lumière éclairait. Au sol gisait un petit tas d'ossements blanchis par les ans comme un petit corps recroquevillé sur la terre. Incrédule, Emilie n'osait l'interroger. Il répondit à cette question qu'elle hésitait à lui poser.

- Ce salaud l'a laissée mourir dans ce caveau, l'emmurant vivante au prix d'une terrible agonie...Mon esprit est resté auprès d'elle, impuissant à soulager ses souffrances, assistant à sa mort, sans même pouvoir la venger.
- C'est vraiment terrible ce qui vous est arrivé, murmura Emilie abasourdie par ces révélations terrifiantes
- Depuis je suis resté auprès d'elle, ne trouvant un peu de repos que dans la musique, dit l'homme la regardant d'un air infiniment las et triste. Vous lui ressemblez étrangement et tout comme ma fiancée, vous aimez vous aussi la musique...Je vais devoir trouver un autre endroit pour ne pas vous effrayer...

- Non, ne partez pas à cause à nous. Mon mari doit reprendre demain la route étant commercial et vous ne me dérangerez pas. Il faut penser à donner une sépulture à Emilie aussi. Je vais vous aider dès que mon époux sera parti, proposa Emilie, terriblement émue par sa détresse.

Le lendemain soir, la lune était au zénith et éclairait le parc d'une lumière fantomatique. Emilie avait déposé dans une petite valise, les petits ossements de la jeune femme décédée, recouvrant ceux-ci d'un joli drap fleuri, récitant pour son âme, une dernière prière, avant de l'enfouir au pied du saule pleureur. Le jeune musicien se mit à pleurer en silence...Emilie s'éloigna, discrètement, le laissant enfin donner cours à son chagrin librement.

C'est ainsi que chaque soir de pleine lune, on entend une merveilleuse musique flotter dans l'air de la campagne endormie. Au petit matin, Emilie découvrait en ouvrant sa porte un bouquet de fleurs fraîches de rosée et un petit mot discret :

"Merci Emilie".

Emilie ne revit jamais le fantôme de cet homme musicien. Elle ne raconta jamais cette étrange aventure non plus à son mari, craignant de se voir traiter de folle.

Il n'est pas rare de voir certains soirs, Emilie, s’en aller au fond du jardin, déposer quelques fleurs sur la tombe de la jeune femme disparue pour le repos de son âme, espérant qu'elle aura pardonné la cruauté de certains hommes qui se conduisent encore, de nos jours, comme des bêtes féroces.

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