"J'AI SI PEUR"

par Erotica51


Il y a déjà si longtemps et pourtant j'ai l'impression que cette conversation que nous avions eu, datait d'hier.

Tu n'avais jamais fumé, ni bu de boissons alcoolisées et pourtant, tu allais mourir d'un cancer: une tumeur au cerveau avec un nom que déjà je détestais : un glioblastome. Tu n'avais plus que quelques mois, au plus, à vivre avait dit le chirurgien qui venait pourtant de t'opérer.

Ta chambre était trop sombre. J'avais décidé de la refaire, la décorant d'un joli papier fleuri aux tons plus clairs.

Pendant que je tapissais ta chambre, tu allais t'allonger devant ta cheminée, ou brûlaient des bûches coupées, bien que l'on soit en juillet. Tu avais si froid. Je travaillais, seule, les dents serrées, pour m'éviter de pleurer. J'étais révoltée. Pourquoi Toi ?

Les enfants ignoraient encore la maladie terrible de ce qui te touchait. Ton époux, paniqué, refusait de comprendre la gravité de ton état. Comment expliquer le mot "cancer" à un homme complètement terrifié, d'origine étrangère, refusant d'accepter la réalité ? N'avais-tu pas fait croire aux enfants que tu étais contagieuse et qu'il ne fallait pas t'embrasser ?

Un étrange climat s'était installé. Les enfants devenaient plus nerveux, se disputaient constamment comme pour capter ton attention. Mais tu étais trop épuisée. Les deux plus petits allaient te retrouver, se blottissant chacun, tout contre toi, au moment de ta sieste, comme pour te protéger, inconsciemment. Jamais je ne pourrais oublier cette vision de tes deux petits, les bras enroulés autour de toi, comme s'ils pressentaient déjà que tu allais t'en aller et cherchaient à te protéger.

Je savais combien le temps t'était compté. Combien ces quelques mois qu'il te restait allaient être difficiles pour tous. Comment aborder ce sujet douloureux à un homme refusant de comprendre, déclarant que tu n'étais qu'une fainéante parce que tu n'avais plus la force de te relever, de vaquer à tes responsabilités.

Parfois, tu souriais quand nous revenions les bras chargés de fleurs des champs. Les enfants étaient heureux pour un instant d'oublier la maladie qui les entourait. Ta jolie chambre pleine de clarté te plaisait. Tu refusais de la quitter.

- Reste avec moi, me disais-tu, douloureusement, me voyant souvent occupée.

- Je vais revenir, te promettais-je

Ta maison était immense; il me fallait tout ranger, laver le linge éparpillé partout dans la maison par les enfants perturbés, préparer correctement à manger.

Tu n'avais qu'un seul cachet à prendre. Parfois ton appétit disparaissait. Il me fallait des efforts d'imagination pour égayer ton assiette et t'inciter à manger pour prendre des forces. Tu en riais, connaissant mon aversion pour la cuisine pourtant.

Chaque jour qui passait serrait mon coeur d'angoisse. Un après midi, alors que les enfants étaient partis chercher du bois en forêt pour se détendre, tu m'avais pris la main, les yeux agrandis d'angoisse :

- Marie, écoute moi, c'est important. Je sais que je vais partir...

- Bien sur, que tu vas partir puisque tu vas venir avec moi en France pour fêter tes 4O ans ! Avais-je dit d'une voix étranglée d'émotion.

- Je t'en prie, écoute moi; Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. J'ai peur, Marie, si peur...si tu savais...

Où ai-je trouvé la force de parler calmement? Ou ai-je trouvé ces paroles qui t'ont rassurée. Je ne le saurai jamais...Ma gorge s'était nouée. C'est au prix d'un effort terrible que je m'empêchais de pleurer et me mis à te parler pour te rassurer :

- Tu ne dois pas craindre l'autre coté. Tu as toujours aidé les autres, sans penser à toi. Peu de gens ont fait ce que tu as fait; c'est quelque chose dont tu peux être fière. Je crois que notre présence sur terre n'est qu'une manière de voir ce que nous faisons de notre vie. Tu n'as pas à en rougir. Là bas, tu ne souffriras plus; tu pourras enfin te reposer; certains parlent d'un immense couloir plein de lumière pour t'accueillir; n'aie pas peur, petite soeur, tout ira bien...

Tu avais souri, d'un petit sourire pale, puis tu t'étais rendormie, ta main blottie au creux de la mienne, comme lorsque nous étions plus petites.

Tu étais pourtant la plus grande et pourtant déjà, je cherchais à te protéger. Quand tu avais mal aux dents, je m'asseyais à tes cotés et pleurais avec toi, sans savoir comment faire pour te soulager...Cela faisait sourire nos parents adoptifs de nous sentir aussi unies.

Perdue dans mes pensées, la porte s'était entrouverte doucement. Deux petits visages inquiets s'étaient avancés :

- Tata, on peut venir faire un câlin à Maman ?

Je n'avais pas le coeur de vous le refuser. Je vous regardais grimper sur le lit, entourant votre maman de vos petits bras encore potelés. Comment les enfants pressentent-ils certains évènements ? Je n'ai pas su te protéger: la Mort t'a emportée...



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