QUAND LE PASSE RESSURGIT

par Erotica51


Tu es parti, si vite, que je n'ai pu réagir. Elle est venue, me chercher, sonnant, un samedi matin, le 15 mai 2002, sans rien vouloir me dire, exigeant de la suivre. Elle conduit, ressassant sa colère contre nous, oubliant que tant d'années ont passé. Nous nous garons vers un endroit que je connais : le funérarium. Elle a ouvert la porte, m'a fait entrer la première. Je sais que je dois m'attendre, à nouveau , au pire mais ce n'est pas celui auquel je pensais de mes frères. C'est André ! le plus jeune de mes frères. Tu as l'air apaisé, après tant de souffrances, provoqué par un cancer foudroyant. Un ultime regard sur ton visage à jamais endormi. Tu es si amaigri. Tu es parti pour un long voyage, tout au bout de la nuit, ce voyage infini ou l'on ne revient jamais….

Je revois encore ton sourire, en me découvrant devant toi. Tant d'années se sont écoulées, nous laissant à nos souvenirs d'enfants. Que de sottises, tu faisais. Que de raclées, je prenais pour te protéger, préférant me taire. Tu me regardais, ensuite, navré, n'osant avouer tes sottises, effrayé toi aussi la violence de notre mère..

Tant de choses ensuite se sont passées. Tu partais si loin travailler, sans jamais lui adresser une seule carte, comme si tu lui en voulais de t'avoir gâché ta vie, te faisant rompre auprès de cette jeune fille que tu aimais.

Par un étrange hasard, nous avions passé Noêl 1993, ensembles. La maison résonnait de nos rires, face aux blagues que tu nous racontais. Ma fille découvrait pour la première fois cet oncle qui surgissait, brusquement, de mon passé. Comme tu savais l'amuser!

Tu n'as plus jamais voulu te marier. Une jeune femme avait traversé ta vie, puis s'en était sauvé, te laissant le cœur brisé. Je t'avais aidé à obtenir tes permis poids lourds. Tu n'avais plus qu'un désir, celui de voyager, de t'évader, de cette ville, pour ne plus jamais la croiser. Nous n'en avions plus jamais reparlé mais ton regard devenait bien sombre, quand tu y pensais.

Nous étions trois, sans qu'aucun de nous n'ait jamais rien demandé. Ou était passé le petit garçon exubérant de mon enfance? Tu pouvais rester silencieux, des heures durant, le regard perdu dans le passé, sans qu'un seul mot ne soit prononcé…

Que s'est il passé? Un camion mal chauffé en revenant de Suisse. Tu t'étais mis à tousser en rentrant. Il a fallu t'hospitaliser d'urgence. Tu crachais tout ton sang. Mais très vite, le mal t'a emporté. Tu as souffert terriblement. Elle ne m'a rien dit, me cachant la vérité, restant près de toi toute cette longue nuit, pour te veiller. Samedi matin, tout était terminé. Tu es parti de ce monde, à l'aube, sans entendre les oiseaux pépier, .sans même voir, elle et nous, à tes côtes, sans que nos mains se soient serrées, sans que tu saches que je t'avais pardonné.

Ton père ignore encore ton décès. La voilà sa vengeance! Comment lui annoncer? Elle a choisi de te faire disparaître, sans avertir ta famille, sans prévenir tes amis. Est-ce digne d'une mère? J'ai mal de sa cruauté. J'ai mal de son insensibilité. J'ai mal de sa lâcheté en refusant de nous avertir de l'endroit ou tu serais enterré. J'ai honte de son regard fuyant, en nous voyant arriver, de ta gène à devoir t'expliquer près de ceux venus t'accompagner.

Malgré son silence, nous sommes arrivés, à temps, pour ne pas t'abandonner comme elle l'avait prévu. Je me souviens de ces marches qu'il a fallu descendre. De ce couloir froid ou il nous a été demandé de patienter. De cette vitre derrière laquelle tu étais, qui me rappelait celle de la maternité. Mais aujourd'hui, on allait te brûler et je ne pouvais rien faire. Tout était déjà décidé par notre Mère. Tu allais disparaître de sa vie, de la notre, aussi, à jamais.

L'homme a posé sa main sur la manette, m'a longuement regardé, cherchant mon acquiescement. Ma vue s'était troublée, derrière cette vitre ou ton cercueil semblait, en silence glisser. La trappe s'est ouverte. Ton cercueil s'était engouffré, puis les pans se sont refermés, te faisant disparaître. Pour la première fois, je découvre le temps qu'il faut pour te consumer : une heure trente. Que va t elle faire de tes cendres? Les jeter au vent pour s'en débarrasser ?

Elle nous a regardé, froidement, le regard empli de haine. Je sais qu'elle aurait voulu que ce soit nous qui disparaissions. Le Destin s'est retourné contre elle, lui prenant le plus jeune de ses enfants. Nous enterrera-t-elle? Je l'ignore pour l'instant. La haine conserve, malheureusement. Elle est passé, sous notre regard accusateur, en baissant la tête. Nous sommes sortis dehors. Elle était assise, entourée de quelques femmes. Savaient-elles ses amies qu'elle leur avait menti, durant tant d'années? Comment allait elle expliquer notre présence, aujourd'hui?

Le regard chargé de colère et de souffrance, nous sommes passes près d'elle. Elle a levé la tête, craignant d'avance ce que nous allions dire. Contrairement à ce qu'elle a pu penser, aucun mot ne fut échangé, juste un regard, pour elle, méprisant, avant de disparaître, nous aussi de sa vie. Elle ignore que pour nous, c'est la dernière fois qu'elle nous voit en face d'elle.

Ce ne fut pas un fils qu'elle perdit, ce jour la, le 21 mai 2002, mais trois enfants. Trois enfants sans pères, cachés entre les murs de la honte, cachés aux yeux des gens, cachés une vie entière durant à trembler que certains découvrent notre existence, vivant dans la peur qu'on apprenne qu'elle fut une femme légère et inconsciente, malgré ses grands airs de princesse.

Il n'y aura pas de fête des mères, dimanche. Nous rayons cette femme, de notre mémoire, en notre âme et conscience, en découvrant l'ignominie de son geste, sans aucune reconnaissance pour notre petit frère, sans égard pour notre peine.

Nous n'avons rien à perdre, juste une famille à retrouver, le père naturel de mon jeune frère à informer. Il nous reste à dévoiler ce qu'elle a, durant tant d'années, caché: les enfants de la honte. Notre haine, à son tour se réveille, face au mal qu'elle nous a fait, face a ce qu'elle nous a fait endurer. A-t-elle oublié ses terribles coups de ceinturon ? Cette casserole avec laquelle elle m'avait brûlé la main, volontairement, à 12ans ? Ces coups atroces pour lesquels elle a été déchue de ses droits par un juge?

Elle vient, soudain, de voir, surgir des ténèbres, terrifiée, son passé! Ce passé qu'elle a tellement bien caché à tous ceux qui lui faisaient confiance. Mentir à tous n'aura servi à rien. Le Passé vient de surgir sans qu'elle puisse l'arrêter, dorénavant. Avant de partir, à jamais, mon second frère a décidé de tout raconter à ses oncles, à ses amis, à tous, refusant de lui pardonner cet ultime regard de haine, qu'elle lui a lancé, sachant pourtant que lui aussi, dans peu de temps, va mourir. Aujourd'hui, j'ai décidé de fermer ma porte à jamais, sur mon passé. Haïr cette femme ne me servira à rien si ce n'est me détruire moi-même. La porte se referme sur ce passé où tu n'as plus de place, puisque je t'ai déjà enterrée.



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