UNE NUISETTE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS

par Danny



" Une rencontre, c'est quelque chose de définitif, une porte, une fracture, un instant qui marque le temps et crée un avant et un après. " L'Evangile selon Pilate. Eric-Emmanuel Schmitt.

center>* * * Mai 1993. Ce soir-là, il y avait eu le grand prix de l'Eurovision de la chanson. Je n'ai pas retenu le nom du pays qui avait gagné le premier prix ; la première place. Idem pour le ou la chanteuse - ou le groupe ? J'avais cependant regardé l'écran couleur de mon poste de télévision, cette soirée-là. Joëlla également. Et pour cause, puisque Joëlla était avec moi, à mes côtés. Toutefois, regarder ne signifie pas voir, écouter et retenir. On peut très rapidement oublier des faits anodins ou importants. Ce qui suit, je l'ai retenu sans le moindre problème puisque je vais l'écrire maintenant et vous, si vous le désirez, vous pourrez le lire ou transformer cette feuille, cette page, en avion miniature ou en cocotte en papier. Ce n'est pas le choix qui manque !

* * *
Plantons le décor :

Un peu avant ou après minuit (après avoir éteint le poste de télévision), Joëlla sortait de la salle de bain, poussait la porte bleue turquoise de ma chambre studio puis entrait de plain-pied dans l'antre pacifique de la pièce qui, depuis plusieurs années déjà, était le réceptacle de mes rêves, de mes cauchemars et de mes saines turpitudes. Joëlla avait mit une nuisette couleur champagne ; rien de plus ; rien de moins. Assise dans sa chaise roulante, elle me dévisageait avec une " espère de tristesse " dans le regard. Elle se rapprocha néanmoins de mon lit en me demandant de ne pas éteindre les lampes de chevet. Je n'y voyais aucun inconvénient. Que du contraire ! Certaines actions se doivent d'être accomplies en pleine lumière. Question de sel. De piquant. Question de vérités toutes nues également. Il s'agissait en effet d'une sorte de concours que nous allions passer, Joëlla et moi. Un test grandeur nature au bout duquel, si je puis dire, les résultas obtenus seraient de premières importances pour nos deux destinées. A tout le moins, pour un certain temps. Ou pour " toute la vie ? "

* * *
Petite mise en bouche :

Jusqu'à la hauteur de mon nombril, un drap seul couvrait ma nudité. Remarquant ce simple détail, Joëlla laissa tomber d'une voix sans relief mais teintée de morgue : " Tu es déjà prêt, toi ? ! " Je me sentis subitement mal à l'aise par ce " toi ! ", mais je préférai lui tendre élégamment la main droite pour l'aider à venir me rejoindre sur le lit plutôt que de lui répondre par quelques mots drôles ou singuliers qui auraient très certainement dépassé ma pensée.

Sur ce, telle une jeune gazelle en chaleur, elle effectua un petit bond de son siège et se retrouva assise sur le lac bleu azur de mon drap. Pardieu ! quelle souplesse et quel style : cette prestance était de bonne augure ! Puis, sans hésiter ni demander mon avis, Joëlla leva ses bras en corbeille au-dessus de sa tête et sa nuisette champagne s'envola dans l'espace, légère et aérienne, pour rester finalement accrochér au coin supérieur d'un livre qui dépassait, malicieusement, de la cinquième planche de ma bibliothèque (Il s'agissait de " La vallée des roses " du regretté Lucien Bodard).

" Tu m'acceptes telle que je suis ?... " Joëlla se tenait bien droite. Son regard était sévère cette fois - pour me juger ou pour me narguer ? Ses deux mains étaient posées sur le haut de sa taille et son menton pointait vers l'avant comme la figure de proue d'un galion espagnol ! J'avais son visage à trente centimètres du mien et dans son visage je distinguais les cernes bleuâtres et ses incroyables prunelles vert émeraude. J'aimais sa bouche gourmande et les plis d'amertume aux commissures… J'aimais sa peau si fine, si ivoirienne que je craignais toujours que mes baisers par trop fougueux finissent par l'altérer. Et puis, il y avait son opulente chevelure noir corbeau qui, parfois, dissimulait à mes yeux ses seins menus - deux petits pains au lait avec des aréoles café au lait qui ressemblaient à un duo d'îles minuscules surmontées de mamelons bruns-rosés.

Cela dit, pour la seconde fois, j'entendis la voix impérieuse et impériale de Joëlla qui me redemandait " si je l'acceptais telle qu'elle étais ! " De sa taille, ses mains potelées s'étaient déplacées sur ses moignons. Puis, sans broncher, son index manucuré de sa main droite suivait et parcourait la géographie éclatée, déchirée, labourée et boursouflée d'anciennes plaies, d'anciennes cicatrices qui étaient autant de témoins muets de souffrances inexprimables. Alors, dans les méandres blêmes ou rougeâtres des chairs, je déposais un baiser. Puis un deuxième. Puis un troisième. Puis ce fut tout un chapelet ininterrompu de baisers que mes lèvres d'hommes déposèrent sur ses moignons, sur le reste vivant et féminin de ce qui restait de ses jambes, à elle, Joëlla ; et tous ses baisers étaient mouillés de toute la tendresse de mon coeur et mouillés aussi des larmes qui coulaient de mes yeux. Après cela, j'avais relevé mon visage et en silence Joëlla avait retiré l'unique drap qui me couvrait. Elle me reluqua et moqueuse et sincère, elle me larguait la phase qui tue : " Mais, tu es un vrais tas d'os, toi ! "

Cette nuit-là, à cet instant-là, j'aurais dû lui dire de reprendre sa nuisette couleur champagne, d'enfiler les deux lourdes prothèses qui remplaçaient ses deux jambes amputées et de déguerpir de mon appartement sans attendre une minute de plus. Au plus profond de mon être, je savais pertinemment bien que Joëlla n'était pas mon " type de femme ". Mais le pauvre type, le pauvre con que j'étais alors - cette nuit-là -, il crevait également d'envie et de désir ! Avec ou sans jambes, cela ne faisais pas l'ombre d'un pli : je l'aimais telle qu'elle était. Entre-temps, Joëlla se couchait maintenant sur moi - sur ma cage thoracique qui était bien " une cage d'os " vu le peu de chair et de muscle qui recouvrait ce foutu thorax.

Nos bouches se rencontrèrent et ma langue trouvait la sienne. Nos deux langues tournaient l'une autour de l'autre tandis que les mains potelées de Joëlla prenaient mes joues comme si j'étais son enfant. Son tout petit bébé. Les caresses de ses doigts ensuite. Et mes épaules d'hommes qui réclamaient davantage d'effleurements. De pincements. Sa bouche gourmande tout à coup dévalait et encapuchonnait mes tétons et je devenais un corps qui lâchait prise. Je ne m'appartenais plus puisque Joëlla me vampirisait par son savoir et par les suçons qu'elle demandait que je lui fasse dans son cou et plus bas que son cou. Et encore plus bas…

Sur quoi, elle rapprochait lentement ses moignons de mon menton. Puis elle installait ceux-ci autour de mon visage et de cette installation, de cette disposition, il y avait juste au milieu de ce qui fut ses jambes, il y avait sa vulve qui dominait tout ce que mes yeux marrons pouvaient encore voir. Regarder. Je devenais cependant aveugle une seconde après mais Joëlla me livrait déjà son orifice de femme à mes lèvres et, de la sorte, si j'étais momentanément privé de vue, je n'étais pas en manque de respirer à pleins poumons les saveurs épicées qui émanaient d'entres ses petites lèvres et qui s'infiltraient aussi bien dans ma bouche ouverte que dans mon nez- et ces effluves montèrent vers mon cerveau où elles mirent en branle un tas de choses délicates et complexes qui firent que, plus je léchais et suçais le clitoris innervé de Joëlla, et plus se dégageait-elle ce parfum suave qui m'enivrait aussi sûrement que la terre est ronde et que Joëlla n'avait plus de jambes depuis l'âge de vingt ans (et voilà que tout à coup ! moi qui suis occupé à écrire ce que vous venez de lire, voilà tout à coup que je me souviens d'autres effluves féminines ainsi que d'autres vulves palpitantes embrassées à pleine bouche et pénétrées par ma langue.

Je n'ai pas besoin de fermer les yeux pour mettre un nom et un visage sur telle ou telle fragrance. Sur tel bouquet garni ! Je pourrais comparer ceci à une dégustation de bons vins. De grands crus en somme ! Je suis éblouis par ce qui m'arrive car voici le ventre un peu rond de Patricia et l'espèce de petite houppette de poils pubiens qui était comme un signe ésotérique pour m'indiquer le chemin que je devais suivre et que, naturellement, ma bouche se faisait un plaisir de suivre in extenso ! Son coquillage intime et frémissant s'ouvrait immédiatement et je passais des grandes aux petites lèvres tout en remarquant que le sexe de Patricia était plus contracté, plus resserré - à tout le moins à première vue, au premier contact - que celui de Joëlla par exemple. Mais ma reconnaissance tactile infirmait ma première impression car Patricia poussait son ventre et jouait de ses hanches de telle sorte qu'elle redevenait maître (ou maîtresse ?!) de la situation. Alors, mon menton sentait qu'elle insérait son sexe avec force et avec la ferme intention de s'en servir comme s'il eût été mon phallus - et ce fut exactement ce qui se passa ! Patricia prenait pleinement son pied par le truchement de mon menton ! Quel rasage sophistiqué.

Quel pied de nez aux personnes valides ! Et quelle lotion après-rasage : de la cyprine pur jus mes amis ! Néanmoins, si je devais continuer ma narration et faire un descriptif complet et détaillé de l'ensemble des vagins et des clitoris aimés et connus (sans oublier toutes les autres parties charnues des " anatomies féminines " - et ce, avant et après mon accident) je prendrais le risque de m'enivrer complètement et de vous soûler par la même occasion. Dès lors, je reviens s'en tarder là où j'en étais avant d'ouvrir cette longue parenthèse un tantinet érotique!) :

Donc, dans la pleine lumière de ma chambre et de léchages en embrassades et de poses acrobatiques en positions plus classiques, Joëlla avait bien eu son content d'orgasmes et moi mon content de jouissances. Vers les cinq heures du matin, le sommeil nous avait littéralement enlevé et emporté loin, très loin, alors que, nos deux corps épuisés, étaient pourtant accolés l'un à l'autre sur le drap bleu azur de mon lit - un drap assez chiffonné, si vous voyez ce que je veux dire ?... !

* * *
Fin de parcours :

Joëlla avait la beauté du Diable. Et, " telle qu'elle était ", à la passion, à la folie, je l'ai aimé ! Elle m'a aimé tel que j'étais : " Tétraplégique ! " Pendant un certain temps, nous fûmes les deux seuls gagnants de notre grand prix de l'Eurovision! Cette nuit là, nous réussîmes les toutes premières épreuves de notre " examen ". Ce test grandeur était absolument nécessaire. Et même primordial. Par la suite, il y eut encore des rires dans nos nuits. Puis il y eut des soupirs. Des pleurs. Des cris. Et notre passion, au fil des mois, tourna malheureusement en eau de boudin.

C'est par ailleurs la fin logique et terrible de la plupart des passions humaines. " Un feu dévore toujours un autre feu ". Le besoin " animal " que ressentent deux êtres l'un pour l'autre se doit d'être contenté et exploré sous toutes les coutures que les lois ne réprouvent pas. Cependant, dans ce vaste programme " des musiques orgasmiques ", il y aura toujours des fausses notes imprévues. Inopportunes. A terme, les craintes prendront le pas sur les belles assurances. Les manques et les défauts que l'on acceptait auparavant, ne le seront plus, acceptés. Ce qui aurait dû prendre racine afin que s'élève peu à peu un joli tronc garnis de feuilles et de branches - de fruits aussi (comme Verlaine l'a si bien écrit) - ne sortira même pas de terre. Ou alors, de si peu, qu'au moindre souffle de vent, il sera balayé à tout jamais ! Bref, être classé premier lors d'un examen est une chose. Y rester et s'y maintenir durablement, dans ce classement, en est une autre.

Mai 2004.

Courriel : fa236008@skynet.be

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