L'INCONNUE DE LA LIGNE 8

par DAVID A PARIS


Vendredi 30 septembre 2005, entre République et Invalides sur la ligne 8 du métro parisien, avant dernier wagon à l’endroit où 2 rangées de trois sièges se font face.
15 minutes exactement. Entre 9h05 et 9h20.
15 magnifiques minutes, inoubliables, de torture, de frustration, de désir, de joie, de beauté, d’émotions à peine soupçonnées où jusque là enfouies, indescriptibles, presque inhumaines, insupportables.

J’entre et je m’installe, bien décidé à prolonger cette période transitoire entre le demi sommeil et l’état d’éveil complet, accompagné par un délicieux Thievery Corporation dans les oreilles.
Il faut croire que cet état d’éveil complet allait arriver bien plus tôt que prévu.

Juste en face de moi, un visage. Une jeune femme, brune, les cheveux mi-longs, tirés en arrière, laissant apparaître un visage très harmonieux. Des lignes, des courbes très fines.
Ce qui me surprend c’est la couleur de ses yeux. Indéfinissable. Je me de demande avec le recul maintenant, si je n’ai pas rajouté intentionnellement quelques couleurs à la palette de ses iris !
Un mélange de vert, gris, orange, bleu. Des lèvres fines, légèrement rehaussées d’un léger rouge. (Ou alors rajouté par mon cher petit inconscient). Pas de maquillage, ou un maquillage très léger.
Je n’ai pas pris le temps d’observer ses vêtements. Elle avait juste sur ses genoux un sac marron d’où sortaient des écouteurs. Elle aussi avait décidé de prolonger son réveil ? Belle, divine tout simplement.

Je constate qu’elle me regarde. Je lève les yeux vers elle et là commence une lente descente vers l’envoûtement, la dépossession de soi, la paralysie, le contrôle de la raison par les émotions. Un contrôle total. Une petite mort clinique.
Je baisse les yeux devant ce regard, ému, timide, je rougis ! Merde je rougis. Depuis des années je n’avais pas eu cette sensation. Je suis furax. Furax de rougir. Je sens qu’elle continue de m’observer.
Elle est en train de me mettre à poil. Où sont mes automatismes de défense, de séduction, où se trouvent mes masques pour ces situations d’urgence ? Une botte secrète ! Quelque chose. Trouver quelque chose. De toutes façons j’ai rougi et elle m’a vu ! Regarder ailleurs, fermer les yeux. Impossible ! Elle est là et toute sa présence m’envahit. Masochiste, je relève la tête ! Là je constate qu’elle vient de fermer les yeux… J’observe ce calme sur son visage. Moi bouillonnant, incontrôlable, tremblant comme un gamin, incapable de penser, de réfléchir, de rester serein, une paralysie totale. Impossible pour moi à ce moment de prononcer un mot. J’aurai bien essayé, mais il n’y aurait eu que des sons incompréhensibles et balbutiants. Un borborygme ramené à la parole !
Et elle, si calme ! Est ce un jeu pour elle ? Que pense-t’elle ? Quelles sont ses sensations ?

A cette dernière question, le supplice reprend. Elle vient de rouvrir les yeux. Elle me regarde de nouveau. Et là je lui adresse un malheureux sourire pitoyable. L’antinomie parfaite du sourire Ultra-Brite. Elle, bon public, me renvoie ce sourire. J’aurai préféré qu’elle me renvoie un regard noir. Car là je me retrouve vraiment décontenancé, désarçonné. Un sourire magnifique, ni provocant, ni forcé. Juste un beau sourire, naturel. J’ai envie de lui parler, dire au moins quelque chose. Je me rassure dans cette idée débile qu’il ne faut pas perturber ce moment de magie. Un prétexte pour ne rien faire.
De toutes façons je suis paralysé.

La mise à mort a lieu à la station Invalides. Quelle ironie ! Cette station porte bien son nom à ce moment donné ! Elle porte sa dernière banderille lorsqu’elle m’envoie un « au revoir » avant de descendre et de disparaître de ma vue définitivement. Pétrifié, je suis pétrifié.
Et pourtant, je trouve le force de sortir de ce foutu métro. Je veux essayer de prolonger ce merveilleux moment. Trop tard.

Depuis, impossible d’oublier son visage et ce moment.
Impossible d’oublier ces émotions. Je navigue depuis ces derniers jours entre la colère, la nostalgie, la joie de ce moment. Ai-je fantasmé ? S’est-il vraiment passé quelque chose ? Qu’est ce qu’elle pouvait bien penser ? Pourquoi toutes ces émotions ? Jamais je n’avais vécu un tel moment.
Les questions restent nombreuses.

Une histoire. L’histoire de 15 minutes

II. Borne Interactive

Station Balard, mardi 19h.
Ce soir là, je prenais cette ligne 8 en compagnie de Bertrand, un collègue et ami. Rares sont les fois où nous avons pris le métro ensembles.
Ce fut une chance… Un désastre.
Je l’avais convaincu, sans lui donner la moindre explication, de prendre le 2è wagon. Mais cette fois à l’avant du métro. Stratégie du sens inverse.
Bertrand est directeur technique dans une boite Internet, boite où je travaille également.
Internet ou les « Nouvelles Technologies d’Information et de Communication » (NTIC) !
Il excelle dans l’art du ‘C’ de Communication, surtout quand cette communication est … Unilatérale.
Il regorge de sujets en tous genres. Intarissable.
Curieusement, il a toujours du mal à supporter ces moments de silence qui viennent s’installer dans une conversation, et en brillant directeur technique des NTIC, il les colmatait toujours à merveille.
Cynique ? Parfaitement ! Et surtout envieux de lui. Si j’avais eu sa même dextérité dans les mots et sa répartie ce 30 septembre…

Première fois que ma confiance en moi vacillait depuis quelques temps, et comme il faut.
Depuis elle, j’ai passé, les jours qui ont suivi à bâtir des dizaines de scénarios, de stratégies, de suites possibles. Des idées toutes aussi aberrantes les unes que les autres. ‘Marrant’ comme ce genre de moment m’avait rendu hyper imaginatif, créatif. Je pré-construisais des phrases, des attitudes, des dialogues (!!) type. J’idéalisais de plus en plus cette rencontre. Son visage n’existait presque plus. Je ne savais même plus si j’allais pouvoir la reconnaître. Toutes les femmes qui entraient dans ce métro devenaient mon inconnue. Toute la ligne 8 lui appartenait désormais. Tous ses escaliers, tous ses arrêts, tous ses passagers, mes fringues, moi. Tu n’aurais jamais du me regarder et me sourire de cette manière ! Divine, monstrueuse inconnue ! On ne sourit pas à un inconnu comme ça ! On ne te l’a jamais dit ? C’est contraire au code de l’émotivité et de la sensibilité !! Tu as commencé ! Je n’ai rien demandé !
Je fantasmais, je le savais, et j’avais décidé de pousser ce fantasme à son extrême, et ce pour de nombreuses raisons.

Bertrand avec moi, je savais que je n’allais pas pouvoir en placer une ce soir, mais cette situation était parfaite pour moi. Inconsciemment je l’avais choisie.
Il s’occuperait de la conversation, je m’occuperai d’observer chaque arrêt, chaque personne.
Ce soir là, il me servirait également d’alibi, de rempart, de forteresse au cas où le matador viendrait m’achever par surprise. Le sujet du monologue de Bertrand serait donc le suivant :
« Les nouvelles séries américaines qui débarquent sur le câble ! » Si tu savais…

‘Elle’ aussi devait débarquer dans les secondes qui suivirent.
Ici, à Balard ! Impossible ! Pas toi, pas ici !
Je rougis, mes membres tremblent, des pulsations à faire pâlir d’inquiétude un cardiologue !
Je suis comme un gosse ! Elle est là ! Putain c’est reparti ! Les regards, les sourires, ma timidité, ma nudité, ma mise à mort à Invalides 5 jours plus tôt. Insupportable.
Qu’est ce qu’elle fait là ! On n’est pas à Invalides ici ! Tu débarques 9 stations trop tôt !
Questions : pourquoi es-tu sortie à Invalides la dernière fois ? Effrayée, tu as eu peur ? Mes regards étaient trop pressants ? Es-tu en fait sortie pour prendre le wagon de derrière ? Etait-ce un jeu ? Pourquoi Invalides et maintenant Balard ? Non, sinon tu ne m’aurais pas dit « au revoir.»
Tu serais repartie tout simplement ! A moins que cela ne soit que de la politesse ! Au revoir (…et merci pour ce moment agréable.) ! Qu’est ce que ça veut dire ? Les questions affluent.
Elle a regardé dans ma direction, elle m’a vu. On n’est pas nombreux sur le quai malgré cette grève, pas assez nombreux sur ce foutu quai. Elle stoppe sa marche à la hauteur du premier wagon.

Je me planque derrière Bertrand. Elle est là. Je ne suis même pas préparé. Ça fait la 2è fois que tu me prends par surprise. Toutes mes stratégies s’écroulent. Vite ! Mon costume du type cool, sympa, souriant, décontracté à l’aise dans ses pompes. Bertrand m’offre cette possibilité. Il rigole, je ris avec lui. Regarde-moi belle inconnue ! Regarde comme je fanfaronne derrière ma fortification ! Ma mortification.
Mais ne compte pas sur moi pour aller à ta rencontre. Et puis pour te dire quoi ? Je n’ai rien à te dire. Je ressens tout. Un mot et c’est détruire mon fantasme. C’est entrer dans une réalité que je ne veux pas affronter.
De toutes façons, tu as oublié cette rencontre, ce moment. N’est ce pas ? Tu es passé à autre chose. D’autres ont peut-être déjà réussi là où je me suis planté. C’est trop tard ! On n’est pas vendredi 30 tous les jours non plus ! Tu sais tout de moi, tu m’as eu ! Qu’est ce que tu veux de plus ? Mon scalp ? Ta présence me suffit en fait… et ce souvenir aussi.
De parfaites excuses pour un parfait imbécile.
« Question drague, tu es assez nul et maladroit ! » : et voilà des mots de mon ex qui refont surface.
Ne viens pas te mêler de ça !

Le métro arrive, les portes s’ouvrent, on entre.
Bertrand sort à Madeleine, moi à République.
Elle, descend…. A République ! Elle est juste devant moi, quelques mètres devant.
Impossible ! Elle n’était pas déjà installée dans le métro quand je suis entré à l’intérieur ce 30/09 ?
Je ne comprends pas !
Tu veux ma peau ? Retourne-toi et tu l’auras. Alors, ne le fait pas. Laisse-moi juste te suivre, savoir où tu vas, savoir où tu vis…



auteur : dbougnaud@hotmail.com

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