ILS S'AIMENT ENCORE

par


Ils ont fait le choix de ne plus se revoir, de ne pas s’appeler, de s’oublier. Lui là-bas, elle ailleurs. Ils s’aimaient différemment et n’osaient plus le dire, chacun de leur côté ils ont pris le chemin qui sépare leur vie.

Il ne sait plus rien d’elle, elle en sait peu de lui. Au détour d’une rue un jour elle l’aperçut. Son cœur avait battu plus fort qu’au premier jour. Elle n’avait pas retenu ses larmes, cachée dans un angle de porte, elle n’avait pu s’empêcher de le regarder passer. Sans rien dire, sans se confier, elle était repartie, emportant avec elle l’image fugace de ce visage qui lui semblait défait.

Elle a repris sa vie, mais se sent démunie, sans force, son plaisir est atone, elle ne sait que dire, comment parler de ce qui n’existe pas. Son visage s’efface, ses mots se font silence, son regard en dit long mais pas un mot ne sort. Elle se plonge au travail, dans un long monologue. Sur elle se posent les yeux des autres gens, elle sent qu’on la regarde, elle surprend des paroles, autour d’elle des questions se posent, mais elle n’ose faire face à ces gens indiscrets.

Elle évite, elle élude, elle répond juste par politesse, quelques mots, mais pas trop, elle pèse ses paroles et les phrases lui pèsent. Sa voix sort de sa bouche comme d’une caverne. Elle ne communique plus qu’à travers son écran, elle lui reste fidèle, et c’est son seul amant. Elle marche, avec pour seule amie son ombre qui la suit, elle sent qu’elle déraisonne, elle a mal et elle fuit.

Elle se souvient qu'auparavant le papier était son grand ami, quand pour cacher sa peine il supportait ses maux en laissant suer son stylo. Il glissait et coulait elle ne savait l’arrêter. Il allait, lentement, jouant avec les rondeurs de la bille, la couleur de son encre. Sans contrainte, sans force, elle savait trouver les angles et arrondir les mots, des mots doux, des mots durs ou blessants, pourvu que ce soit des mots. Sans haine ni indifférence. Mais là ses forces sont à bout, elle étouffe, et ne respire plus, il faut qu’elle s’en aille, qu’elle sorte de ce monde qui lui rappelle tant.

Depuis cinq jours elle se laisse porter par les heures interminables. Elle vit, elle bouge avec une lenteur insupportable. Elle a l’impression qu’on l’oblige à manger, l’assommant de prétextes et de motifs aussi stupides qu’ingénieux, son sourire aussi est forcé.

Les nuits sont longues, il lui est difficile de trouver le sommeil.
Les nuits sont courtes, car la fatigue est là pesante, oppressante, imposante.
Lorsque enfin ses yeux se ferment, c’est l’heure ou les autres se lèvent.
Le matin elle émerge et se regarde dans la glace elle ne se reconnaît pas.
Qui est-elle ? A qui sont ces yeux gonflés de fatigue ? Elle tourne la tête et laisse le miroir.

Essayer de sourire est au-dessus de ses forces, pourtant, elle se doit de combattre. Elle se doit de se battre. Contre qui, contre quoi. Contre cette douleur, ce grand vide au fond d’elle. Elle n’est pourtant pas malade sinon elle comprendrait alors pourquoi elle souffre autant.

Elle ne sait pas quoi faire, où aller ni quoi dire, se sent inutile, sans goût, fade et vidée de bon sens. Elle hait ces gens qui bougent autour de d’elle. Ils parlent, s’amusent et sourient. Elle marche lentement le regard vide, les yeux hagards. Elle n’entend plus le bruit des voitures…

Elle est affaiblie et pourtant elle s’énerve, elle s’étouffe, elle cherche l’air, elle sait qu’il faut repartir, reprendre le chemin de la vie, affronter les regards, éviter les questions. Le temps qui passe est un allié précieux, il faut faire confiance, les autres lui ont dit, tout finit par s’oublier.

Des mois se sont écoulés, les soucis, les tracas de la vie, le travail, les copains, les amis ont eu raison de l’ennui quotidien. Il faut recommencer ou mieux, continuer, avancer.

Aujourd’hui il fait beau et la vie lui sourit, autour d’elle la musique les amis sont sources de plaisirs, sa peur est enfin partie, sa douleur envolée, le goût des envies a repris sa place. Elle se regarde et sourit à l’image dans la glace, elle a pris quelques rides, elle s’en moque, c’est son âge !

Les hommes la regardent et se retournent encore sur elle, elle n’est pas totalement heureuse, mais n’est pas malheureuse. Elle s’invente une vie, confortable et sereine, elle attend l’étincelle sans la chercher vraiment. Elle n’aime pas être seule, mais le silence l’apaise. Oublié le papier, l’écran et le clavier lui servent pour communiquer. Avec lui elle ose se confronter à la prose des autres, anonyme, mystérieuse, elle laisse échapper les mots, même les sentiments, et son âme révèle son trop plein d’émotion. Elle écrit fidèle à son ressenti, joue avec les mots et la langue française, ose inventer des êtres qui s’aiment, ose même raconter leur histoire.

Le temps passe, et de mots en mots, de fil en fil, elle adresse, elle s’affirme, elle riposte, elle écrit, elle s’oppose, elle raconte, elle compose mais aussi se décompose. Elle vient de trouver le maître qui répond à l’élève. Elle s’accroche à son écriture, elle s’infiltre dans les réponses, elle attend le retour, jette des mots qui pour elle, ont un sens, espère qu’il les attrape et continue l’effet, qu’il donne son avis ou qu’il se défende, attaque ou allégeance, compliment ou réprobation, critique ou admiration ?

Ce ne sont que des mots, mais ils dansent et re-dansent encore dans sa tête et s’animent au bout de ses doigts. Surprise, elle est impatiente, elle se presse à regarder, à découvrir si de nouveaux messages sont enfin arrivés. A travers eux elle ressent à nouveau les envies et le désir qu’elle croyait perdus. Elle laisse parler son coeur elle sent le feu en elle, ardent et puissant. Ses mots qui devant ses yeux l’interpellent à ce point se cachent toutefois derrière un pseudonyme. Bien pensé, réfléchi, elle sait pourquoi et comment elle l’a choisi. Elle espère que peut-être un autre aurait compris.

Elle se prend à rêver : l’amour existe encore ! Elle peut le trouver voire même le retrouver. Ce maître qui est-il ? Peu à peu il devient son mentor, il guide ses réponses, elle assure ses phrases, met ses mots bien en évidence, pousse des soupirs, laisse des suspensions… Les mots comme une plume frôlent les sentiments, elle s’étonne, pose des interrogations, souvent pousse une exclamation, tremblante de peur en lisant les réponses, elle ne met jamais de point final. Les phrases s’articulent et s’enchaînent. Les avis s’expriment. Les émotions s’affirment. Le maître a répondu, il a des mots légers, des réponses charmeuses, il sait se faire câlin et joue avec douceur. Met du miel sur du pain attire les abeilles, mais devant ses mots à elle il fond face à tant d’authenticité, tant de justesse et de franchise

Le dialogue s’installe, un duo rapide qui claque le clavier avec agilité, sans perte de temps. De chaque côté de l’écran quatre doigts martèlent les touches. Mais en elle, le doute s’installe, elle sent son cœur qui bat, malgré les formules, à travers les répliques, elle ne peut se tromper, les exemples, les détails, jusqu’à l'ultime. Ce maître a les mots justes, il s’ouvre, réveille ses souvenirs, laisse parler son cœur, s’émerveille à nouveau à la pensée d'antan, provoque l’incident trouve le mot exact par lequel le doute enfin s’efface.

Elle a raison, ce maître elle le connaît, ses doigts cherchent les touches, ses mains tremblent mélange de peur et d'excitation, son visage s’éclaire, elle sourit, à la vitesse des battements de son cœur, elle ose, se lance, et se dévoile. Ils se répondent, se révèlent, se déclarent, confirment et avouent n’avoir jamais cessé de penser. Les mots résonnent dans son cœur, ils ont vingt ans, ils sont joyeux, au comble du bonheur.

Seuls au milieu des autres, ils continuent d’écrire, d’échanger, les émotions affluent, les masques tombent, rien ne peut les troubler. Pas même les messages qui viennent se greffer, malicieux, ironiques et caustiques, rien ne peut perturber ces instants merveilleux et magiques.

Seuls, au milieu du monde qui devient tour à tour leur monde de désirs, le Monde des Plaisirs.

Elle ici, lui ailleurs, leur souffle en est coupé, leurs doigts se sont croisés sur le clavier. Ils se sont retrouvés………



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