ELOGE DE LA LAIDEUR

par Francis



Il m’est parfois arrivé de suivre, dans la rue, une femme qui passait dans mon champ de vision, soudain fasciné par une magnifique paire de jambes, subjugué par une croupe ondulante, hypnotisé par un parfum envoûtant.

De me détourner de mon devoir familial ou de mes obligations professionnelles, à la simple vue d’une jupe légère ou du martèlement d’un talon aiguille sur le pavé.

Parfois même mon pouls s’accélère brusquement alors que j’emboîte le pas d’une jeune femme insouciante, qui ne mesure sans doute pas l’effet qu’elle produit instantanément sur mon organisme.

Hier encore, sur le chemin qui sépare le parking de mon lieu de travail en centre ville de Montpellier, sous le soleil, j’aperçois au loin une magnifique chevelure noire bouclée, contrastant admirablement avec le rouge Hermès d’un joli tailleur : veste marquant la taille, légèrement évasée sur les hanches, jupe droite au dessus du genou. Jambes fuselées, gainées de nylon noir, escarpins à haut talon. La démarche est souple, ondulante, assurée.

Aussitôt je hâte le pas pour m’approcher au plus près. La silhouette disparaît dans une rue adjacente que je n’hésite pas à emprunter à mon tour, bien qu’elle m’écarte de ma route. Arrivé à une dizaine de mètres de la jeune femme, je ralentis mon pas et profite à loisir du magnifique spectacle qu’elle m’offre à son insu.

Je n’ai d’ailleurs aucune autre intention que de jouir le plus longtemps possible de la beauté de cette apparition qui embellit déjà ma journée de travail pas encore commencée. Un peu comme quand on s’abandonne à la contemplation d’un paysage ou d’une œuvre d’art et que l’on s’abstrait insensiblement de la réalité. Une plongée au cœur du rêve et du fantasme, de l’harmonie et de la beauté pure. Pas question pour moi d’aborder la passante pour lui faire je ne sais quelle proposition douteuse. Cette femme ne provoque pas en moi du désir charnel, mais une jouissance esthétique, cérébrale.

Il m’est d’autant plus facile de m’identifier à « l’homme qui aimait les femmes » que ce film culte de Truffaut a été tourné à Montpellier… « les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Comme j’approuve cette maxime, comme je suis fasciné par ces jambes que la mode nous dévoile et nous cache tour à tour.

Progressivement toutefois, mon imagination et mes bas instincts prennent le dessus. Je me prends à essayer de deviner quels jolis sous-vêtements cache ce tailleur rouge : lingerie raffinée sans doute, peut-être en satin, douce au toucher des mains et des lèvres. Des bas à jarretière, ou mieux à jarretelles, ou pire, un collant. Le doux crissement nylon à chaque croisement de ses cuisses. Le plissement du bas au creux du genou à chaque pas. Le frottement léger du tissu de sa culotte sur la doublure de sa jupe. Le frôlement de son chemisier sur la pointe de ses seins. Mon pouls s’accélère.

J’imagine à présent une chambre d’hôtel, vaste et feutrée. Je suis allongé sur le dos, attaché aux poignets et aux chevilles, le tailleur rouge accroupi sur moi, la jupe relevée, les bas cette fois bien visibles frottant mes hanches, la culotte de satin rouge écartée pour engloutir mon sexe dressé dans un abîme de chaleur et de douceur. Tous mes sens sont en éveil : ma peau qui cherche le contact électrique de la sienne, mes yeux qui détaillent chaque courbe mouvante de son corps sublime, mes narines qui se délectent de ses effluves mêlés de parfum subtil et d’odeur animale, mon ouïe excitée par les râles sensuels. Toutes ses sensations m’entraînent dans un tourbillon d’extase.

Je reprends un instant conscience et me rends compte que je me suis rapproché d’elle au point de sentir son parfum, « volupté », que j’aspire profondément. Il me faut quelques secondes pour reconnaître le quartier, qui est bien éloigné de mon bureau. Qu’importe !

Soudain, attirée par une vitrine, mon inconnue s’arrête et offre son profil à ma vue. Et en la dépassant, je peux voir son visage distinctement dans un miroir de la vitrine : sa bouche fine et serrée, son nez un peu trop gros, son menton légèrement proéminant, ses yeux un peu trop enfoncés, les cernes un peu trop marqués, le front fuyant, le visage osseux et la mâchoire large, l’œil froid et les sourcils mal dessinés, un visage lourd et disgracieux.

Bizarrement, ce contraste étonnant entre un corps de rêve et un visage ingrat, a frappé mon imagination. Loin d’éteindre mes fantasmes, il m’excite encore plus. Je suis à nouveau dans la chambre d’hôtel, et c’est la fascination de ce visage laid surmontant un corps de déesse qui décuple ma jouissance toute cérébrale.


Francis de Montpellier, le 9 mars 2006.





OOOOO



Retour vers Histoires érotiques d'Amis


http://www.erotica51.com © 14.03.2003 - 14.03.2017 - Tous Droits Réservés