DIVINE OU LA JOIE SANS VIN

par DANNY



" Le secret de la réussite consiste à croire en soi, mais on ne croit en soi qu'à travers le regard des autres, c'est pour cela qu'il faut beaucoup aimer pour être vu par des cœurs et finir par s'aimer soi-même ". ANTHONY QUINN.

C'est comme cela et un point c'est tout. Oh! Oui, j'en ai les boules, et l'angoisse, et la honte; mais cela me fait du bien, du vrai plaisir qui fait mal. On sait ce que c'est vraiment que si l'on est dans le cas aussi. Il faut vivre ça pour comprendre ça. Parfois c'est une bouteille entière que je me descends dans la pente du gosier. Cul sec d'un apéro rouge ou blanc de mauvaise qualité lorsque le porte-monnaie est plat comme une figue. Il y a des nuits ou j'entasse les cadavres de bouteilles de bières blondes avec celles de vin trafiqué. Je fais en somme des montagnes de bouteilles vides alors que moi je suis pleine. Pleine, oui, mais pleine également de tristesse; de peurs et de gros chagrins; et c'est ainsi que file ma vie de trente années dans ces foutus canaux de l'alcoolisme.

Au milieu du plus profond de mon être tourmenté il y a un grand et immense puits qui réclame ses doses journalières d'alcool; il m'aspire peu à peu vers un fond de plus en plus immonde; je le sais, je le sais…, mais hélas il est aimant et je suis l'aiguille fragile; si fragile. J'essaye pourtant de m'en sortir. Depuis des années déjà j'essaye de m'en sortir; mais je replonge à chaque fois. A chaque nouvelle tentative.

J'ai le caractère gentil et le coeur, je l'ai sur la main. Certains mecs veulent souvent en profiter mais ils en sont pour leur frais. Pas envie d'attraper le sida ou une autre saleté. Ma manie, non pas mon vice, ne m'empêche pas de garder un peu de lucidité ; du moins pour les histoires de lit. De toute façon, plus beaucoup de désir de ce côté-là. Et puis je m'arrange avec moi quand c'est trop fort. Vous savez ma libido, c'est bien le cadet de mes soucis. Et puis je ne crois pas que vous pouvez comprendre ça; tout ça.

Je n'ai pas le souvenir d'avoir commencé à ingurgiter tant de litres de liquides contenant de l'alcool. A être ivre quasiment tout le temps - ou presque. Hier, pourtant, j'ai voulu arrêter vraiment ce jeu qui me conduit vers une mort prématurée. J'étais donc dans l'endroit où je retrouve parfois des personnes dans mon genre et là, tout d'un coup, j'avais vu des canettes de soda qui volaient dans l'espace. Puis des chaises et des tables qui valsaient ensemble. On se moquait de mes visions et plus on se moquait de mes visions et plus j'en voyais des choses étranges : un crayon qui tenait tout seul et tout droit au bord du comptoir; un gamin handicapé qui savait bouger ses deux jambes encore totalement paralysées l'instant d'avant; la femme d'un copain qui avait un troisième oeil au milieu du front…

Pire que chiens et chats; on s'est disputés alors. Ils beuglaient tous à la dinguerie : " Divine est beurrée comme un petit Lu…/ Divine est bourrée jusqu'à ras du cul!… ". Moi je savais bien que je disais la vérité. Que je ne faisais pas dans le mensonge. Et c'est comme ça que je les avais laissés en plan dans leurs conneries pour vite rentrer chez moi. Là, dans mon appartement, d'un seul jet j'avais descendu une bouteille entière d'eau minérale avec deux ou trois Valium. Ensuite j'avais allumé le poste de télévision pour m'endormir aussitôt après et sans même m'en rendre compte.

On gueulait et ça cognait fort dans l'appartement. C'est à cause de cela que je m'étais réveillée. Et je constatais que les cris sortaient de ma propre gorge et que les talons de mes bottes tapaient sur le sol. Mes mains s'acharnaient sur mon chemisier; arrachant les boutons les uns après les autres. Enragée… J'étais devenue enragée et agressive. Une vache folle?

Des langues de feu roulaient dans mon ventre et tournaillaient dans mon cœur. Mes tympans semblaient être aspirés par la matière de mon cerveau. Du fluide glacial éclatait derrière mes yeux qui, hallucinés, constataient qu'il y avait des gros vers luisants qui montaient à l'assaut des murs et des rideaux. Des champignons dorés dodelinaient de la tête sur les feuilles d'une plante verte alors que la télé y allait de son flot coloré dans la pièce plongée dans une pénombre rousse.

Mes pentys gris fumée étaient déchirés et des algues blanches et noirâtres cheminaient sous ma mini-jupe écossaise. En rang serré, des scorpions et des escargots escaladaient mon cou pour s'infiltrer dans l'échancrure de mon soutien-gorge. Les films d'épouvante, je les déteste, mais là, j'étais carrément dedans.

Comme une limace, j'avais rampé vers la table basse du salon et je m'étais retrouvée avec le goulot d'une bouteille de vodka entre les lèvres. Le liquide incolore coulait entre toutes les parois de mon être. Il était bon et chaud de délivrance. De liberté. Et puis j'avais eu un vertige, un de plus; l'espace de la pièce rapetissait, voulait m'engloutir en lui, en son centre ventouse. Il allait me sucer la moelle de mon âme de femme déboussolée - pourquoi donc mon père avait-il jugé bon de m'affubler de ce prénom de comédie : Divine?! Manque de bol et dive bouteille, oui, la voilà plutôt la sinistre et débile comédie!…

Je crois que j'avais eu un nouveau vertige avant de vomir des tas de choses infects sur moi et sur le tapis de laines indiennes du salon. Dans une dernière étincelle de conscience me venait l'idée saugrenue que j'étais peut-être en train de passer de l'autre côté du miroir de la vie sans avoir changé, auparavant, mon tampon périodique…

" Où avais-je donc la tête cette fois? "

Six mois ou un an plus tard.

Alain H. m'avait découverte débraillée et gémissante près de la table basse du salon. La porte de mon appartement était restée entrouverte; la télévision beuglait et lui il habitait sur le même palier. Cela se passait lors de la fameuse grève du personnel soignant des hôpitaux. Plus rien ne fonctionnait correctement. Alain H. Avait fait appel à un ami médecin qui m'avait prodigué les soins nécessaires. En urgence. Dans le cirage noir ? Oui, j'étais dedans. Mais pas au-delà. Pas encore…

Je m'éveillais par périodes; en pleurs; en hurlant; arrachant la perfusion. Mes cheveux aussi. J'écumais de panique. De manque. De mal. Alain H. n'était jamais très éloigné du lit. Il trouvait les mots, les paroles justes. Il passait la paume de sa main sur mon front puis sur mes joues. Ses yeux bleus me sauvaient de la noyade. Sa présence constante dans ma chambre? Non, elle ne m'étonnait pas. On se connaissait de vue, sans plus, c'est vrai. Mais je n'étais plus seule avec mes peurs, avec mes démons, et c'est cela que vous devez comprendre; si vous pouvez le comprendre?…

Après le départ de son ami médecin, il m'avait lavée de la tête aux pieds. Il avait même changé mon tampon autant de fois qu'il avait fallut le changer. Je ne me posais pas de questions. Aucune. Alain H. était là : il s'occupait de tout. Il trouvait tout. A huit heures, se pointait la femme de ménage. Peu après c'était au tour de l'infirmière. Mon appétit revenait. Mes délires et mes hallucinations s'espacèrent de plus en plus. L'eczéma et les pustules qui s'étaient logés dans les endroits les plus chauds, les plus sensibles de mon corps disparaissaient et je pus mettre fin à la prise régulière de corticoïdes. Mes cheveux ne tombaient plus par poignées entières; Alain H. les coiffait avec souplesse. Je redevenais belle.

Il avait trouvé les nombreuses cassettes audio rangées et numérotés auprès du magnétophone. Il appuyait sur " PLAY " et j'entendais ma voix d'outre-tombe qui racontait ma vie - mes errances - presque jour après jour. Il ne s'agissait parfois que de faits anodins ou débridés de mon comportement dissipé. Une lente et pénible descente en enfer. Il écoutait en réagissant à peine. Il se levait pour se diriger vers la bibliothèque; il cherchait un livre introuvable; il se retournait en souriant - des larmes perlaient au bord de ses cils; les miennes coulaient franchement. Un matin, enfin, j'avais pu me lever afin d'affronter le monde extérieur. La foule. Le métro. Je n'avais presque plus les boules; ni l'angoisse; ni la honte; et cela c'était du réel et vrai plaisir!

" Ne pas avoir de but, c'est aussi un but, et le fait de chercher, c'est aussi un objectif, quel que soit l'objet de la recherche. Et la vie elle-même n'a, à l'origine, aucun but, il suffit d'avancer, c'est tout ". LA MONTAGNE DE L'AME. Gao Xingjiang.

Alain H. était dans " les affaires ", m'avait-il dit. Ca me suffisait amplement. Je n'étais plus une aiguille fragile et lui n'était ni un aimant ni mon amant. J'étais encore un peu faible lorsque nous allâmes nous reposer deux semaines au bord de la grande bleue. Puis ce furent les Etats-Unis et les centaines de miles sur la fameuse et mythique " Route 66 " - il avait une attirance particulière pour ce pays. Je n'avais plus avalé une seule goutte d'alcool. Je n'en ressentais plus l'envie. Le besoin. En revanche, je continuais à fumer mon petit paquet de cigarillos mexicains. A quarante-huit ans, mon sauveur cumulait trois mariages ratés; deux enfants parfaitement réussis; une petite alerte cardiaque et un bon sens réellement inné. Et je n'évoque pas son immense générosité et le don de soi. Alain H. m'avait redonné confiance en moi. Un cadeau sans prix. Inestimable!

Lors d'un séjour en Algarve, dans le sud du Portugal, j'avais fait la connaissance d'une spéléologue âgée de vingt-huit ans : Elodia - une antillaise. Elle m'avait invitée dans sa quinta et c'est comme cela que je fis l'amour pour la première fois avec une fille. Ce fut une découverte. Une révélation! Dans sa chambre de style mauresque, à la nuit tombante, les parfums du chèvrefeuille et des bougainvilliers entraient par les fenêtres largement ouvertes… Elodia caressait puis embrassait mes seins menus, mes jambes minces, musclées " asiatiques ", disait-elle. Je ne me lassais pas de découvrir son sexe rose bonbon, fendu comme un grain de café et qui sentait bon la vanille et la cannelle. Au matin, nous prenions notre petit déjeuner dans le patio ombragé par les branches des jacarandas ornés de leurs fleurs lilas - et depuis longtemps je n'avais connu un tel bonheur. Et ça, je pense que vous pouvez le comprendre.

Alain H. m'a sauvée de l'asile psychiatrique et de la déchéance. Si pas de la mort. J'ai retrouvé ma dignité de femme; d'être humain à part entière. Je ne manque jamais à ses appels. Jamais. Il continue ses affaires tout comme moi je continue mon chemin avec Elodia. Demain, j'ai rendez-vous avec mon père; huit ans que l'on ne s'est plus adressé la parole - acceptera-t-il de me parler de ma jeunesse? De ma mère? De notre secret commun? De son crime que j'ai pardonné, sans pour autant, excuser.

Enfin, j'ai repris mon métier de photographe et d'ici moins de douze mois, j'espère pouvoir monter une exposition itinérante, dont le sujet unique sera : " CRIS DE FEMMES ". Une partie des bénéfices de la vente de mes oeuvres et du catalogue iront aux " Alcooliques Anonymes ". La guérison est un sentier à suivre et non pas une arrivée soudaine. C'est vraiment comme cela et un point c'est tout. Et croyez-moi, ce point-là, Alain H., Elodia, et moi, nous l'avons bien mérité. " Mais était-ce utile et nécessaire que je le souligne? "



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