BELETTE OU CASTOR

par Bilitis



1. Benoit

- Allez ! Viens Dominique, je t'assure que tu ne le regretteras pas, c'est super ! Tu peux me croire !

Ce n'était pas la première fois que Mireille insistait de la sorte pour que je l'accompagne, tous les dimanches, chez les scouts. Elle ne manquait ni d'enthousiasme ni d'arguments : longues et fréquentes randonnées en plein air, nombreux camarades plus sympas les uns que les autres, et surtout, une précieuse liberté ! Appréciable en effet, cette opportunité de s'affranchir, fût-ce un jour par semaine de la tutelle parentale.

Mireille et moi avions toutes deux, à quelques semaines près, le même âge : 18 ans. Amies de longue date, nous avions déjà partagé bien des joies ainsi que d'amères déceptions. Nous nous étions tout confié, nos détresses, nos bonheurs, nos espoirs et nos chagrins. Il nous était bien entendu arrivé de nous disputer copieusement, mais, toujours, la réconciliation avait suivi, avec un regain de tendresse souvent proportionnelle à la gravité de la querelle. Des amies donc. Rivales parfois. Une de nos plus graves fâcheries fut liée à notre histoire commune avec Benoît. Nous avions eu la malencontreuse idée de tomber amoureuses en même temps du même garçon. Quelle histoire !

Ce fut la rivalité dans toute l'acceptation du terme : ce serait à qui se maquillerait au mieux, à qui aguicherait d'avantage le jeune adolescent visiblement pris dans un étau et ne sachant trop que faire face aux deux furies déchaînées que nous étions alors. Aurait-il opéré un choix rapide entre nous qu'il y aurait eu moindre mal. Mais c'est tout le contraire qui advint : ce nigaud - je dirais même aujourd'hui, cet empoté - ne parvenait pas à se décider. Il n'hésitait pas à m'adresser les sourires les plus prometteurs pour, à la première occasion, gratifier Mireille des œillades les plus coquines. Ceci dit, je ne devrais pas trop me plaindre, vu que c'est moi qui l'ai emporté. Sans gloire, il faut bien le dire.

J'ai, un peu lâchement, je le reconnais volontiers, usé d'un atout dont j'ai pu vérifier depuis à quel point il pouvait m'avantager dans ce genre de situation : j'étais à ce moment déjà gratifiée d'une poitrine plutôt imposante pour mon âge. Adolescente, je ressentis tout d'abord l'émergence de ces encombrantes rotondités comme une véritable tare. Je me sentais difforme, voire monstrueuse. J'avais tout simplement honte de ces gros pare-chocs auxquels je me cognais sans cesse et qui me donnaient des maux de dos avant que je n'aie trouvé la bonne façon de les porter : avec arrogance !

Tant que je cherchais, bien vainement d'ailleurs, à les dissimuler, ils pesaient de tout leur poids et m'entraînaient, me semblait-il, vers l'avant. Puis vint un temps où ma perception changea du tout au tout. Il ne me fallut pas bien longtemps pour m'apercevoir à quel point mes encombrantes rotondités mettaient en émoi les représentants - tous âges et toutes catégories sociales confondues - du sexe opposé. Au début, ces regards, furtifs ou appuyés, honteux ou conquérants, me jetaient dans une confusion voisine de la honte. Je rougissais comme la gamine que j'étais encore et m'empressais de prendre le large ou de créer la souhaitable diversion.Plus tard, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me pris à observer, voire à analyser l'émoi de ces messieurs, adolescents boutonneux ou vieillards lubriques. Lentement, ma gêne se mua en un sentiment tout différent. Je fus de plus en plus sensible à la dimension admirative que je croyais déchiffrer dans les regards de ces mâles de tous poils. De moins en moins mal à l'aise, je finis par prendre un certain plaisir à me sentir ainsi admirée, convoitée, désirée.

Et la suite s'emmancha avec une imparable et prévisible logique : j'en vins à souhaiter, puis à rechercher ces regards que j'évitais auparavant. Mon jeu favori consista vite à provoquer, l'air de rien, en toute innocence, le malheureux sur lequel j'avais jeté mon dévolu. Il me suffisait de bien peu de choses en vérité : accentuer très légèrement la cambrure de mes reins, pivoter mon buste à gauche ou à droite, comme pour ramasser quelque objet. Le plus important était de ne jamais accorder à l'observateur transi le moindre regard ; faire comme s'il n'existait pas, en réalité, le gratifier du plus absolu mépris. Ça ne marchait que trop bien. Il y eut, bien évidemment, le prix à payer ! Il me fallut faire face aux assauts des plus audacieux.

Les plus redoutables étaient ces insupportables petits chefs qui se croyaient obligés de jouer les machos devant leur cour. J'eus vite compris que le mieux était de feindre une admirative soumission, de provoquer ensuite un tête à tête au cours duquel il ne me restait plus qu'à éconduire purement et simplement le fier à bras démuni de son seul avantage : les rieurs imbéciles qui l'entouraient à l'ordinaire. Bien entendu, ce ne fut pas toujours aussi simple, et je connus quelques sérieuses déconvenues. Je ne dus qu'à une incroyable veine d'échapper à un viol en règle. Quatre grands adolescents, bâtis comme des armoires à glace, m'avaient repérée puis suivie pendant plusieurs jours avant de me coincer un soir sur le chemin de l'école. Sans le passage, bien opportun, d'une patrouille de police qui se trouvait là par hasard, je crois bien que j'aurais passé un sale quart d'heure. Je gardai de cet incident une solide rancune à l'égard de la gent masculine.

Bien d'autres ne comprirent jamais que c'était à ces quatre salopards qu'ils devaient certains de ces rires moqueurs, voire cinglants, dont je les gratifiais. J'acquis vite une réputation de ravageuse, heureusement intouchable. Je me contentai d'enjôler, d'allumer, d'exciter, et ne me laissai approcher que quand j'en avais vraiment envie.Mais revenons à l'épisode Benoît. Je commençais à en avoir assez de son indécision, et mon attirance de départ, avivée par la rivalité avec ma copine Mireille, commença à s'estomper. C'est à partir de ce moment que les choses devinrent plus faciles. Je décidai de l'avoir à ma merci, et de ne pas désemparer tant que je n'y serais pas arrivée. Ce jour-là, j'avais appris que Mireille lui avait discrètement accordé un rendez-vous - ce n'était d'ailleurs pas le premier - à la terrasse de la taverne où nous allions de temps à autres. Je décidai de porter une robe passablement décolletée, ce qui n'était, à l'époque, pas encore dans mes habitudes. Il me fallut d'ailleurs me la procurer. J'étais rouge comme une pivoine lorsque, sortant de la boutique de mode où j'avais fait l'acquisition d'une superbe mini robe lilas, très décolletée, je vis le regard de la petite vendeuse plonger entre mes seins. Outre la bouffée de chaleur, heureusement toute passagère, je ressentis un trouble étrange, une sensation jusque là inconnue.

J'allais la revivre, plus tard, et mieux en comprendre la nature. Mais pour l'heure, je m'approchais du lieu de rendez-vous où je savais trouver Mireille et Benoît, et je commençais à me trouver ridicule. J'eus soudain envie de tout planter là et de retourner à la boutique pour tenter de me faire rembourser cette robe qui - j'en avais la conviction - me donnait l'air d'une pute. Prenant sur moi, je décidai cependant de poursuivre l'expérience, par curiosité et par défi.Benoît, je le réalisai sur le moment, ne m'intéressait plus que médiocrement.Il ne me fallut pas déployer de grands efforts pour feindre la surprise en tombant, comme par inadvertance, sur mes deux compères, passablement gênés de me voir. Mireille m'invita à me joindre à eux, et je vis, à la noirceur de son œil, qu'elle n'appréciait guère mon intrusion, ayant deviné que celle-ci, pas plus que ma tenue, ne devait rien au hasard. Quant à Benoît, il était bouche bée, l'air parfaitement idiot, n'arrivant pas à dissimuler son trouble. Tout en s'efforçant, bien vainement, d'afficher un air indifférent, il ne cessait de lancer des œillades furtives vers mon décolleté.

Je m'appuyai à la petite table en métal de façon telle que ma poitrine soit bien mise en valeur. J'avais croisé les bras sur la table, et m'inclinai légèrement vers l'avant, enserrant mes seins au moyen de mes bras, ce qui eut pour effet d'en accentuer les rondeurs.Après avoir affiché quelques instants un air furibond, Mireille tenta de reprendre le dessus en lançant la conversation sur la naïveté des garçons qui se laissaient séduire par la première venue et pour des raisons superficielles. Le procédé était gros ! Mais je la laissai s'empêtrer dans ses arguments qui, comme je le pressentais, finirent par se retourner contre elle.

- C'est évident ! Avais-je conclu, les garçons ne se laissent séduire que par les salopes et pour la moins bonne des raisons : le sexe !

Là-dessus, prétextant un coup de fil à passer, je me levai, les plantant là tous deux. Mireille était verte. Quelques minutes plus tard, comme je sortais des toilettes où j'étais allée me rajuster, je croisai Benoît qui ne chercha même pas à dissimuler le fait qu'il m'attendait bel et bien près de la porte.

- Dominique ! murmura-t-il, je… je voudrais te parler… en particulier.
- Là, tout de suite ? fis-je, moqueuse, sûre déjà de ce qui allait s'ensuivre.
- Eh bien… euh…

L'indécision encore, le manque d'audace, toujours ! Ah ! ces garçons, je vous jure !

- Viens ! décidai-je soudain, et, le tirant derrière moi par la manche de son pull, je m'enfermai avec lui dans la petite pièce qui faisait office de cabine téléphonique.
- Je t'écoute ! fis-je, plantant mon regard dans ses yeux affolés.
- Écoute Dominique, je… j'en ai assez de ce petit jeu entre Mireille et toi, et…
- Et ?… Nous étions tout proches dans l'exiguïté de la petite pièce et Benoît n'arrivait plus à dissimuler son excitation, à ma vive satisfaction. Le sentant mûr à souhait, je lui souris, me cambrai légèrement, consentante. Il me mangeait des yeux, n'arrivant pas à détacher son regard de ma poitrine.
- Qu'est-ce que tu es belle ! murmura-t-il. Se décidant soudain, il m'enlaça brusquement, avec une rare maladresse, et se mit à m'embrasser farouchement sur la bouche. Il était comme un cheval fou, incapable de se maîtriser. Il se mit à me peloter les seins de manière désordonnée, presque brutale. À l'évidence, il avait perdu tout contrôle de ses actes. Ma première réaction fut un rejet, une défense à l'égard de ce que je vivais comme une véritable agression. Il m'écrasait les seins, les malaxait avec sauvagerie. La première sensation fut une vive douleur à laquelle je cherchai tout naturellement à me soustraire.

Je soulevai la jambe dans l'idée de le repousser au moyen de mon genou. Mal dirigée, ma cuisse vint s'encastrer entre ses jambes et entra en contact avec son phallus. Je réalisai que celui-ci était énorme, d'une taille probablement très au-dessus de l'ordinaire. Je saisis ses poignets et tentai d'écarter ses mains de ma poitrine déjà toute meurtrie.

- Ça suffit ! intimai-je. Calme-toi ! Tu me fais mal !

Il était écarlate, il suffoquait. Ce qui se passa en moi en cet instant fut des plus surprenant : un mélange de sentiments contradictoires, un tourbillon désordonné de sensations et de pulsions antagonistes, une sorte de feu d'artifices d'impressions éparses. Cette brute maladroite m'effrayait et m'excitait tout à la fois. J'avais déjà tout mis en œuvre afin d'écarter de mon corps ces pattes malhabiles, et, déjà je me surprenais à résister de manière moins décidée. Les éclairs de douleur se muaient en fulgurances sensuelles ; l'agression devenait un acte sexuel, violent, certes, mais dominé par le désir, le sexe. La jambe qui s'était détendue afin de le repousser cherchait à présent le contact avec la bite distendue par un désir incoercible.Mes mains qui enserraient les poignets du maladroit les avaient abandonnées et je me sentais prête à m'offrir désormais aux assauts de mon fougueux prétendant. J'attendais un nouvel attouchement, fût-il violent, je me pris à espérer une nouvelle agression de ma poitrine affolée, ma cuisse recherchait un nouveau contact avec ce sexe dur dont la grosseur me fascinait. Je sentis que je mouillais, que j'étais prête à m'abandonner.

- Je… je… ex… excuse-moi ! Balbutia-t-il, soudain fléchissant. Il venait de prendre conscience de son état et roulait des yeux affolés.

- Continue, imbécile ! m'entendis-je lui dire d'une voix étrangement rauque.

En d'autres circonstances, la surprise qui s'afficha soudain si comiquement sur son visage m'aurait fait éclater de rire. La crainte qu'il ne se dégonflât me fouetta les sangs. Mue par je ne sais quelle impulsion soudaine, ma main s'empara de sa verge brandie. Le contact soudain de ce membre gonflé de désir me procura une sorte de choc. Ainsi donc, j'étais capable de provoquer un tel bouleversement, de produire une réaction d'une telle ampleur. Je m'en sentis flattée, presque effrayée. Je voulus pousser plus avant l'attouchement, éprouver la rigidité du membre dressé, en parcourir le relief, en estimer la longueur, en éprouver la force, contempler ce désir dans son éclatante manifestation, me repaître de ce que j'avais ainsi provoqué, mais, hélas, je sentis le membre se dégonfler entre mes doigts. À peine survenu, le plaisir s'en retournait, inexorablement.

- Pardon, Dominique, pardon ! murmurait-il, tout déconfit. Je… je ne sais pas ce qui m'a pris… je…

Je l'aurais baffé ! Oh, le sombre crétin ! oh ! l'andouille ! Je réalisai à quel point j'étais excitée, comme j'aurais voulu qu'il dénudât mes seins, qu'il continuât de les peloter, de les malaxer, de les violenter même ; comme j'aurais souhaité déloger ce phallus imposant dont j'avais eu à peine le temps de mesurer la force, comme j'aurais voulu le découvrir, le contempler, le palper, le caresser, le tripoter à ma guise. Quoi ? c'était fini ! déjà ! J'enrageais. Mais je dus me rendre à l'évidence : le couvert était desservi ! Il n'y avait plus qu'à retourner auprès de Mireille et oublier ce fâcheux incident. Je regardai Benoît d'un air contrit.

- Allez ! ne t'en fais pas. Ça ira. Tu as… un peu perdu la tête, c'est tout.

Je n'avais, à l'époque, pas la plus petite idée des frayeurs qui m'attendaient lorsque je serais confrontée à des adultes décidés à ne me laisser aucune chance face à leur désir incontrôlé de me violer. Mireille comprit tout de suite ce qui avait du se passer. Elle m'en a beaucoup voulu sur le moment, mais lorsque, quelques jours plus tard, je lui relatai l'événement par le menu, ce fut une mémorable séance de fou rire !

Il m'était devenu impossible de revoir Benoît sans éprouver un vague sentiment de pitié. Le pauvre garçon qui, manifestement s'ingéniait à m'éviter, osait à peine me regarder lorsque le hasard nous mettait en présence. À quelques temps de là, Mireille me raconta qu'elle avait réussi à l'attirer dans sa chambre, au cours d'un week-end où ses parents lui avaient confié la maison. Elle ne sembla pas avoir été particulièrement impressionnée par la taille de l'instrument de Benoît.

Je finis par me convaincre que j'avais du extrapoler mon estimation, en proie sans doute à une excitation propre à altérer la juste perception des choses. Il n'empêche, une frustration s'était créée ce jour-là qui allait m'accompagner longtemps et orienter singulièrement mes appétits sexuels comme nous allons le voir.

2. Attirances

J'avais fini, de guerre lasse, par céder aux insistances de Mireille et c'est ainsi que, par un beau dimanche de mai, tout baigné de soleil et de senteurs printanières, je l'accompagnai à sa réunion scoute. Je redoutais un peu de me trouver confrontée à un troupeau bêlant d'adolescents boutonneux et de midinettes jacassantes. Certes, la perspective de longues randonnées en forêt, par tous les temps, m'attirait plutôt, ne serait-ce que comme alternative à ma vie routinière de citadine endurcie. Mais ma nature quelque peu farouche me portait à redouter les groupes, si restreints puissent-ils être.Le local se trouvait au fond d'une arrière-cour au sol inégal, moitié pavés déchaussés, moitié terre battue, le tout envahi par une végétation rachitique et rebelle. Mireille me fit franchir la petite porte du local et nous nous retrouvâmes dans une salle basse, assez vaste, dont les murs de brique, recouverts de trophées en tous genres et tapissés de nombreux posters évoquant la nature sous toutes ses formes, faisait un peu penser à un repaire de gardes forestiers.

Une douzaine de garçons et de filles étaient juchés sur d'étroits tabourets plus ou moins alignés le long des murs et formant un demi-cercle approximatif autour de celui qui, manifestement, remplissait les fonctions de chef de troupe. Pour avoir vécu déjà plusieurs situations analogues, la convergence des regards qui se produisit à cet instant ne me surprit pas outre mesure. Je m'interdis de fixer qui que ce fut dans les yeux, me contentant, pour l'heure, de laisser errer mes regards un peu partout sur les murs bariolés du local. Je devinais bien, et même je pouvais sentir, ce qui chargeait tous ces regards, c'était à chaque fois le même scénario !

Je me laissai pénétrer par ces bouffées de désir que dirigeaient vers mon corps, pourtant peu exposé, la plupart de ces adolescents à peine pubères ; je laissai ruisseler sur ma poitrine et sur mes cuisses ces regards furtifs et pointus qui fusaient de-ci, de-là ; je laissai fondre sur ma silhouette ces traits acérés que la plupart des filles m'avaient aussitôt décochés, alertées par un instinct d'auto défense qui ne leur fit pas faux bond. Bien qu'un peu intimidée, je me surpris à prendre à cette singulière entrée en matière un plaisir trouble. Lorsque Mireille et moi avions pénétré dans la salle, le chef de troupe, qui nous tournait le dos, se retourna et nous accueillit d'un large sourire.

Il avait été prévenu de mon arrivée et ne fut donc guère surpris de me voir. C'était assurément un beau garçon ! Grand, bien bâti, l'air franc et ouvert, son visage régulier, légèrement carré, encore tout baigné d'enfance, trahissait une intelligence vive et un esprit d'observation aigu.L'expression volontaire et insistante de son regard soulignait cette première impression. Il avait de beaux yeux, d'un bleu profond, assez pâles autour de la pupille et qui se chargeaient de tons plus foncés à mesure qu'ils s'approchaient de la périphérie. Une abondante chevelure blonde frisée couronnait cette belle tête qui irradiait d'une indéniable autorité naturelle.

Je me sentis subjuguée par ce beau garçon, presque un homme déjà, et qui me souriait avec une franchise et une droiture qui me bouleversèrent bien plus que je n'étais prête à l'admettre. À coup sûr, celui-là ne ferait pas preuve de l'indécision d'un Benoît ! Les présentations furent vite faites de même que les formalités nécessaires mon enrôlement dans la troupe.Les semaines qui suivirent me virent participer fidèlement aux réunions dominicales d'une troupe au sein de laquelle je ne tardai pas à me faire accepter pour des raisons certes diverses.Les garçons, à l'évidence, cherchaient à me plaire dans l'espoir à peine voilé de s'attirer mes bonnes grâces, voire mes faveurs. Je me gardai bien de me montrer hautaine - ce qui n'est d'ailleurs pas dans ma nature - tout en maintenant une distance de bon aloi, en parfaite conformité ave l'esprit de camaraderie censé gérer les relations au sein de notre petite communauté. Volontiers rieuse, n'ayant pas à me forcer pour me mettre à l'écoute de l'un ou de l'autre, je m'étais fait là de véritables copains. Si elle était parfois un peu empruntée, leur résignation n'en prenait pas moins des allures franches, voire chaleureuses.

Du côté des filles, les choses étaient un peu moins simples. Nelly, une brunette énergique et plutôt râblée, grande sportive et assez " garçon manqué ", ne manquait pas de me lancer à tout propos de noirs regards, tout comme Yannick, une petite boulotte sans cesse en train de râler à propos de tout et de rien. Quant aux autres filles, les rapports s'étaient assez vite normalisés pour s'aligner, grosso modo, sur le comportement des garçons ; tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ouais ! Je ne me doutais pas encore de ce qui m'attendait ! Castor astucieux - tel était le totem de notre chef de troupe - déployait des trésors d'imagination en matière de jeux de pistes, exercices d'orientation avec ou sans boussole, reconnaissance des différentes essences végétales, etc. L'examen d'une simple feuille devait nous permettre d'identifier à coup sûr l'arbre porteur. Comme nous avions ri le jour où la petite Chloé, une ravissante petite rousse au nez mutin nous avait alertés, affolée, car elle avait cru voir un hibou malade juché sur un grand chêne à l'orée du bois. Castor lui avait expliqué que l'animal ne vomissait nullement, mais régurgitait tout simplement, comme la plupart des prédateurs, les os, poils, becs et autres parties du corps de ses victimes que son organisme n'était pas disposé à digérer.Je me rendis bientôt compte que mon assiduité à pratiquer le scoutisme n'avait pas pour seul fondement l'intérêt - bien réel au demeurant - que je portais aux choses de la nature.Oh ! mais c'est qu'il commençait à hanter mes rêves ce beau garçon, ce 'castor' que j'aurais préféré tellement moins astucieux et un peu plus sensible à mes attraits.

Il n'était que trop évident que toutes les filles étaient sous le charme. La qualité du silence lorsqu'il parlait en termes passionnés et précis de l'un ou l'autre aspect caché de la vie en forêt ; la fixité des regards qui lui étaient décernés en ces moments magiques en disait assez sur l'admiration, voire la dévotion dont il était l'objet. Ce n'était pas de gaieté de coeur que je m'étais résignée à ne voir en ce beau garçon au regard limpide qu'un franc camarade, un chef de troupe, une scout à l'esprit généreux, un adolescent doué, un amoureux de la nature. Ouais !… c'est de sa nature à lui dont j'étais en train de tomber amoureuse, moi ! J'avais bien tenté, au début, quelques œillades - oh ! bien timides, juste histoire de tâter le terrain - quelques attitudes très légèrement appuyées mettant mes charmes en valeur - si furtivement.Rien n'y fit, et je cessai rapidement ces petits jeux aussi futiles que vains avant de me vexer tout de bon. Pas un regard, pas un signe pas même une vibration qui eût pu me laisser deviner que, sensible à mes charmes, il s'obligeait à se comporter en chef de troupe intègre et responsable. J'en aurais été toute émoustillée et me serais volontiers cantonnée dans le rôle confortable de la belle inaccessible. Eh bien non ma chère ! Rien de tout ça ! Je m'étais laissée aller à supposer un moment que, surmontant une attirance qu'il aurait bridée à grand peine, il affichait au vu et au su de tout le monde un comportement strictement neutre alors qu'en réalité le feu couvait sous la cendre.

Je l'espérais rêvant de moi, sensible à la douceur et au charme que je lui prodiguais pourtant sans retenue, quoique discrètement. Sotte, imbécile prétentieuse ! Je dus me rendre à l'évidence : je n'inspirais aucune espèce d'attirance à ce beau garçon qui dégageait une puissante virilité et qui répandait autour de lui une aura qui me fascinait. C'est simple, lorsque qu'il prenait la parole au cours de nos réunions, je me sentais frémir. Sa belle voix grave, un peu sourde, lente, presque nonchalante, trahissait une force tranquille qui me subjuguait. Les sonorités chaudes qui sortaient de ce gosier de jeune homme en pleine santé me parcouraient l'échine, me mettaient les sens en émoi. Il devenait indéniable que ce garçon me plaisait de plus en plus, m'attirait, m'avait séduite. Cela devenait limpide : ce que j'attendais de lui, c'était bien plus qu'une franche et simple complicité, c'était du sexe !

Je ne pouvais plus regarder ses beaux yeux bleus sans avoir envie de m'y noyer ; sa bouche, ses lèvres, oh ! Comme j'avais envie de les effleurer, de les caresser ; entendre son rire franc et limpide me déchirait le ventre ; ses mains ! Ses larges mains toutes couvertes d'un léger duvet blond, je ne pouvais m'empêcher de les imaginer courir sur tout mon corps, je les voyais sur mes fesses, je les voulais sur mes seins, je… je… oh ! Il fallait absolument que je me reprenne : j'allais tourner folle ! La seule présence de ce garçon me mettait à présent en transes.

Je décidai de m'en ouvrir à Mireille. Elle ne mit pas longtemps à m'avouer qu'elle avait, elle aussi, renoncé à tenter de séduire le bel étalon impavide. Elle ponctua sa phrase d'un soupir qui en disait long sur sa propre déconvenue. Il me parut prudent de ne pas lui révéler à quel point je me sentais prise. Pas de quoi se vanter ! J'allais conclure sur une phrase désabusée et un tantinet ironique lorsqu'elle me lança soudain :

- Et pour 'Belette' - je veux dire la petite Chloé - que comptes-tu faire ?

Mireille affichait soudain un curieux sourire qui ne manqua pas de m'intriguer.

- Euh… Belette ? Je devrais faire quelque chose pour elle, selon toi ?

Mireille éclata de rire. Je me sentis parfaitement idiote. Penaude, je lui demandai :

- M'enfin, quoi ? Dis-moi…
- Mais à quoi tu penses, toi ? rétorqua-t-elle. Et elle ajouta, l'air goguenard : Ne me dis pas que tu n'as rien remarqué !

Son rire reprit de plus belle devant mon air parfaitement ahuri.

- Mais t'es aveugle ou quoi ? Tu m'étonnes là ! Toi si perspicace d'ordinaire… à quoi tu joues ?….

J'étais abasourdie. Je ne pouvais que la questionner :

- Écoute, lui dis-je, non sans une pointe d'agacement, quitte à passer pour une idiote, je t'assure que je ne vois pas, mais alors là, pas du tout…
- Dom ! ouvre les yeux bon Dieu !…
- Quoi ? mais…

Son rire se mua en une moue dépitée. Comme à une gamine prise en faute, elle me confia :

- La petite Chloé, Belette…
- Oui quoi, la p'tite Chloé ? fis-je, franchement agacée.
- Elle est amoureuse de toi, ma belle !

Mireille m'aurait giflée que j'en aurais été moins secouée.

- Tu… tu veux bien répéter ça ! m'entendis-je articuler, la gorge sèche.
- Ma pauvre Dom ! mais redescends donc sur terre ! Elle te mange des yeux à chaque fois que la troupe est réunie. Tu n'as donc rien remarqué ?…
- Euh…

Il y a des moments comme ça dans l'existence où on se sent à côté de la plaque, en dehors du coup…

Je réalisai que c'était exactement cela qui était en train de m'arriver. Je me sentis nulle, idiote, inexcusable. Ainsi donc mon attirance pour notre beau chef de troupe avait occulté tout le reste, ceci au point de me rendre aveugle à une réalité qui, selon Mireille, crevait les yeux. Je me promis de faire à l'avenir un usage un peu plus judicieux de ce sens de l'observation que, précisément, on cherchait à développer en nous.

Mais comment avais-je fait pour ne pas m'en apercevoir ? Où avais-je donc eu la tête ? Je ne m'étais pas rendue compte à quel point la petite Chloé - enfin, Belette - pouvait être jolie !

Comme souvent les rousses, elle avait une chevelure superbe : de longs cheveux flamboyants qui, lorsqu'elle ne les disposait pas en chignon ou en queue de cheval, ondoyaient avec grâce sur ses épaules. Oh ! j'avais l'impression de la découvrir là ! de la voir pour la première fois ! mais c'est qu'elle n'était pas simplement jolie, elle était tout simplement belle !

Un visage régulier, adorablement parsemé de petites taches de son, des yeux rieurs, d'un bleu pâle, presque turquoise, de longs cils, un petit nez retroussé tout mignon, un cou bien dessiné, un corps harmonieux, menu, mais bien équilibré… d'ailleurs, à y regarder de plus près, pas si menu que ça ! Une fausse maigre en quelque sorte ! Mais ce qui faisait son charme, c'était son incroyable vivacité, sa joie de vivre, son enthousiasme.

Je me rendis compte que ça faisait longtemps déjà que je l'avais rangée, un peu distraitement il est vrai, parmi mes favorites. Son rire ! C'était vrai pourtant que - je m'en rappelais soudain - je m'étais déjà faite la réflexion que son rire avait quelque chose de miraculeux, comme un rayon de soleil qui disperse la pluie, comme une étoile filante un soir d'été, comme un air de flûte qui éclate soudain au milieu d'une symphonie tourmentée. Toujours en mouvement, toujours enjouée, quelle personne attachante ! Et voilà que je la découvrais comme s'il s'agissait d'une nouvelle venue.

Le dimanche suivant, je me surpris à surveiller discrètement Belette ; je fis en sorte que tout signal de sa part, si discret fût-il, ne puisse désormais m'échapper. Rapidement, il fallut me rendre à l'évidence : Belette, l'adorable petite Chloé, me dévorait du regard à la moindre occasion. Je ne sus trop quelle attitude adopter. Les regards qu'elle m'adressait avaient beau être furtifs, à peine appuyés, ils n'en contenaient pas moins une charge émotionnelle qui me troublait au plus haut point.

Et, si je me sentis flattée dans un premier temps, c'est un vif agacement qui, très vite, en dépit de tout le charme que je lui trouvais, prit le relais. Je n'allais tout de même pas me laisser séduire par cette petite souris. Non ! Je n'étais pas une lesbienne, une gouine, une dépravée ! Je décidai de l'ignorer ou, plutôt, de la considérer au même titre que n'importe laquelle de nos compagnes. Les œillades goguenardes de Mireille et ses sous-entendus plus ou moins espiègles n'y changeraient rien ! Ma décision était prise : pas de ça Lisette !… ou plutôt, me dis-je en riant in petto : pas de ça Belette ! Non, non, non et non ! Je ne mange pas de ce pain là ! Je ne suis pas comme ça, les filles ne m'attirent pas du tout ! Je suis hétéro, hé-té-ro ! Ah ! si seulement ce maudit Castor pouvait m'adresser le moindre regard qui pouvait contenir, même en miniature, un vague reflet de la langueur qui apparaissait dans le regard de Belette ! Hélas !

Et puis les choses semblèrent se tasser : Belette eut l'air de se résigner, de s'être faite une raison, tout comme moi à l'égard de notre chef de troupe. D'ailleurs, persuadée que les choses en resteraient là, je relâchai mon attention, n'accordant plus à la jolie Chloé qu'une attention des plus sporadique.

C'était sans compter sur l'animal, la bête qui sommeille en chacune de nous, imprévisible, inattendue, sournoise et inflexible dans ses exigences. Nature ! Comme tu nous a construites, nous, pauvres êtres si réceptifs, si enclines à succomber à de bien étranges impulsions, et par quels chemins surprenants !

Ce dimanche-là, il avait fait plus chaud que prévu, c'était au début de l'été, nous avions beaucoup couru dans les sous-bois, beaucoup ri aussi de nos jeux pour lesquels nous nous étions donnés à fond. Avant de prendre le chemin du retour pour le local, en ville, Castor nous invita à nous asseoir en cercle, à peu près au centre d'une clairière, sur de gros troncs d'arbres couchés qui jonchaient le sol, ça et là.

Le hasard fit que je me trouve à côté de Belette. Encore toute essoufflées par nos récents ébats, toutes moites de transpiration, nous étions là, le souffle court, la gorge sèche, à savourer cet instant de repos. Castor prit la parole et je me délectai, comme à l'accoutumée, des chaudes inflexions de sa voix qui me procurait toujours ce même effet ravageur. Il se lança dans une série de commentaires sur nos façons d'agir, de nous débrouiller en situation difficile, sur nos facultés d'observations, encore si souvent prises en défaut, etc. Tout en l'écoutant, nous nous désaltérions en buvant à même nos gourdes, à grandes lampées goulues. Chloé était en train de boire lorsque soudain un effluve insistant, une odeur de transpiration assez piquante parvint à mes narines. Je sus immédiatement que la chose venait de Chloé, de cette petite Belette si proche de moi, que j'entendais respirer, que j'aurais pu toucher à tout moment.

Ce n'était certes pas la première fois que je percevais une odeur de transpiration : quoi de plus commun, de plus normal, dans le contexte où nous nous trouvions ? Mais cette odeur avait quelque chose de bien particulier : ce n'était pas simplement les effluves émanant d'un corps qui avait eu chaud et qui créaient, avec le coton ou le lin qui le revêtait, un mélange caractéristique. De plus, il n'était pas certain que l'odeur qui me parvenait ainsi ne provienne que de ses aisselles : une fragrance bien plus prenante se mêlait à l'odeur de ce corps en sueur.

Je me surpris à ne pas oser tourner mon regard vers elle, de peur de surprendre… oh ! non, je réalisai soudain qu'il s'agissait là de quelque chose de grave, d'impérieux, qui transcendait la pensée raisonnable, les résolutions strictes, les contraintes sévères que j'avais pu m'imposer.

L'odeur lancinante qui me parvenait était, je n'en doutais plus, une odeur de femme !… de femme en chaleur ! Cette découverte me fit presque sursauter. Je me sentis envahie par une sorte de panique viscérale.

Une étrange chaleur apparut dans mon ventre et se répandit dans tout mon être. Mais que m'arrivait-il ? Je le sus immédiatement : je ne pouvais rien ! Rien du tout contre ce phénomène étrange en train de m'envahir, de prendre possession de mes sens. Oui, il s'agissait de sexe ! La chose avait beau, sur le moment, m'apparaître comme totalement déplacée, saugrenue, inconvenante, son évidence me sautait au visage et l'empourpra aussitôt. J'avais, assise à côté de moi, un petit bout de femme en chaleur ! Et… et… je m'en trouvais totalement ébranlée

La chose, j'avais beau me raisonner, n'avait rien d'anormal en soi, sans doute Belette, enfin Chloé, avait-elle ses règles et… et… je devais m'en assurer, vérifier s'il s'agissait d'un phénomène naturel et inévitable, qui, simplement, par hasard, venait de se déclencher là. Prenant sur moi, je tournai lentement un regard passablement inquiet vers Belette qui me regardait. Je sus aussitôt qu'elle n'attendait que cela, que l'odeur n'était nullement fortuite, que ce n'était pas ce que je pensais et qui aurait pus me rassurer, mais bien ce que je redoutais au plus profond et qui me mit en panique : il émanait de cet être dont le regard était rivé au mien, dont les prunelles fouillaient mon cœur et mon sexe, une force extraordinaire dont je ne parvins pas à oblitérer le nom : le désir ! Un désir intense, ravageur, tout puissant dans sa muette mais implacable évidence, dans sa discrète mais envahissante réalité.

Chloé aurait-elle glissé sa main sous ma jupette que je ne m'en serais pas sentie moins sollicitée sexuellement. Elle était là, la bouche entrouverte, les ailes de nez palpitantes, le souffle court, les joues en feu, le regard suppliant, me mangeant des yeux. J'en eus le souffle coupé et je sentis mon bas-ventre entrer en ébullition. Fort heureusement, toutes et tous écoutaient les propos, passionnants comme à l'ordinaire, de notre chef vénéré et personne ne nous prêtait attention. Chloé n'avait pas baissé les yeux lorsque mon regard avait surpris le sien ; c'était là une première ! Elle avait senti, deviné, su, avec une rare intuition, que j'étais prête ! Ce constat acheva de me bouleverser.

J'étais prise, prise au piège ! Emprisonnée par l'être le plus doux qui fut au monde !Entravée par le regard le plus bienveillant qui se puisse rêver, mais aussi le plus brûlant que j'avais jamais vu. Et quelque chose en moi bascula : je sus, avec une écrasante certitude, que, contrairement à ce dont j'avais pu me persuader, j'étais loin de me montrer insensible aux charmes féminins. Et ce n'était pas même sa beauté, son charme et sa gentillesse naturelles qui m'avaient ainsi happée, mais quelque chose de bien plus profond, qui se situait à un niveau tout proche - je frémis d'avoir à l'admettre - de l'animalité. Débordée, anéantie, secouée, ébranlée, remuée au plus profond, je crus que le sol se dérobait sous moi, que le tronc se mettait à rouler que…

- Ça va Dominique ?…

La voix chaude et tranquille de Castor venait de m'arracher à ma torpeur et, redescendant sur terre, je me ressaisis, tant bien que mal. J'arrivai à bredouiller :

- Oui, oui… euh… je crois que j'ai un peu forcé tout à l'heure… Mais ça va, ça va… merci !

Le rouge de la honte vint se mêler à celui de la confusion et je me sentis déglutir.

Je souris stupidement, pour donner le change. Je n'osais plus regarder Chloé : je sentais son regard sur moi, et c'était comme si ses yeux, ses mains, son odeur, son corps entier, son être au plus intime s'étaient glissés en moi et m'habitaient là, complètement, à jamais. J'en frissonnai. J'étais en proie à un total désarroi.

Au prix d'un violent effort de volonté, je parvins à me maîtriser. Les mâchoires serrées à m'en faire grincer les dents, je me contraignis à la plus absolue immobilité. Mais en place des paroles de Castor que je fixais comme s'il fut seul au monde en ce moment, je n'entendais que les battements sourds de mon cœur affolé ; son visage m'apparaissait comme déformé, flou, comme si je le voyais à travers des larmes ! Mais oui, c'est ça, j'avais la larme à l'œil ! Ce constat me mit en rage et je sentis mes doigts raidis s'agripper à la surface rugueuse du chêne indifférent qui dormait sous mes fesses en feu. Je réprimai à grand peine un frisson qui se préparait et dont je n'osais définir l'origine. Mes tempes battaient, je me sentais telle une naufragée.

Soudain, tout le monde fut debout. Mue par un de ces automatismes secrets capables de nous mouvoir presque à notre insu, je me retrouvai debout avec les autres en train d'entonner notre hymne favori. Heureuse digression que je mis à profit pour diluer tant soit peu le désordre dont j'étais la proie.

Castor eut vers moi un regard où se lisait une certaine perplexité légèrement narquoise, du moins à ce qu'il me sembla ; puis, je m'affairai autour de mon sac à dos et, une fois parée, rejoignis Mireille dont le regard débordait d'une insupportable malice (elle avait du ne rien perdre du spectacle de mon désarroi !) et qui affichait un de ces sourires ! Je fus prise d'une furieuse envie de l'étrangler. Je parvins à donner le change et, tout au long du chemin, je m'efforçais d'ignorer Belette.

3. En route pour le camp

Comme tous les membres de notre troupe, j’attendais avec impatience le camp des grandes vacances : quinze jours en pleine nature, sous tentes, livrés à nous-mêmes, loin des bruits de la ville, des contraintes de la vie scolaire ; libres de nous épanouir sainement dans un environnement plaisant. En réalité, bien plus que ces perspectives certes alléchantes, c’était surtout l’idée de passer une quinzaine de jours dans la proximité de Castor qui me mettait en joie. Le beau et séduisant jeune homme occupait toutes mes pensées… toutes ? Pas tout à fait ! L’exaltante perspective de revoir bientôt le bel adolescent était tempérée par l’idée que j’allais me trouver également confrontée à Belette. J’entretenais à son propos des sentiments à ce point confus que j’avais renoncé à toute tentative d’y voir clair, de trancher dans le vif, de décider quoi que ce soit. En réalité, j’avais purement et simplement oblitéré le « cas Belette ». Et puis, m’étais-je dit, soudain bien résolue, je n’aurai qu’à l’ignorer, voilà tout ! N’avais pas été victime d’une bouffée, toute passagère, de déraison, la proie d’un doux et évanescent délire, Allons ? J’allais me montrer forte et ferme ! Pas de ça Belette ! Qu’avais-je à redouter après tout ?En réalité, j’allais vite me rendre compte que les choses seraient loin d’être aussi simples.

La veille du départ pour le fameux camp, je venais d’achever de préparer mon sac à dos et étais sur le point d’aller me coucher. Je pénétrai dans le salon pour saluer mes parents, comme à l’accoutumée. Je devais être bien plus préoccupée que je n’étais disposée à l’admettre par le fameux dilemme qui me déchirait, car j’entendis ma mère me dire :

– Ça va, ma chérie ? Tu as l’air toute bizarre ! Quelque chose te tracasse ?…
– Euh !… mais non, m’man, je t’assure ! Je m’efforçai d’afficher un air serein.
– Il y a quelque chose qui te gêne, là ! Tu redoutes de ne pas être la hauteur pour ce camp ?
– Mais, non, mais non !… T’en fais pas, m’man !
– Ou alors c’est quelqu’un qui ne t’aime pas et qui va te mener la vie dure… c’est ça ?…
– Ben, je crois que j’ai un peu d’appréhension, mais c’est pas grave ! Après tout, je n’ai encore jamais fait ça !

Pas trop convaincue, ma mère n’insista pas pourtant.

– Bon, allez, va vite dormir, tu dois te lever tôt demain !

Après leur avoir fait la bise, je passai à la salle de bain, puis me jetai au lit. Le sommeil ne venait pas, je me tournais et me retournais entre mes draps, j’avais sans cesse le visage de Castor, grave ou souriant, exalté ou ironique, qui passait sous mes paupières, comme une nuée de chauves-souris frôlant le plafond d’une grotte. À l’évidence, l’idée de me retrouver dans la proximité de ce garçon me mettait les sens en émoi. Je me retournai une nouvelle fois dans l’espoir de chasser cette image envahissante. Elle se dissipa en effet, mais ce furent alors les beaux yeux pâles de Belette qui se mirent à me fixer avec insistance. Je crus sentir à nouveau cette odeur si troublante qui m’avait jetée dans un émoi incoercible. Je rejetai cette image avec force et, pour mieux la chasser, je m’efforçai de faire réapparaître les traits de Castor. Je me plus à imaginer ses mains fermes sur mon corps, cherchant à me dévêtir, à découvrir ma peau… Des mains caressantes, douces, comme celles de Chloé, si fines, si… Oh ! non, voilà que son image s’imposait à nouveau… Je me sentais à présent parcourue par une foule de mains rapides et furtives, qui m’effleuraient, me parcouraient, s’appesantissaient sur mes seins, s’insinuaient entre mes cuisses… aux doux effleurements des paumes délicates de Belette répondaient les caresses plus fermes des mains de Castor qui investissaient toute la surface de mon corps. J’étais à présent bien excitée, me tortillant sous les draps, mes propres mains me parcourant en tous sens, à toute allure, comme s’il s’agissait de celles de mes délicieux agresseurs. Une langue vint s’insinuer entre mes lèvres… celle de Belette ou celle de Castor ? Je me trémoussai sur mon lit qui émit une grinçante protestation. Je m’affolais, à la fois excitée et effrayée. Quelle bouche mordillait à présent mes aréoles, suçait mes pointes dressées et durcies ? Quelle langue avait investi ma vulve ? J’imaginais le sexe bien dur, tout gonflé de désir de mon beau chef de troupe qui me pénétrait et cette évocation me fit pousser un râle de bonheur sauvage pendant que je me figurais la langue pointue et agile de ma belle petite rousse qui titillait mon clito’ tout dressé. Je délirais… je réalisai que j’étais en train de me branler avec une rare vigueur, me tortillant en tous sens, en proie à une excitation majeure. Cet incroyable mélange de sensations m’affolait au point de me faire perdre toute retenue. C’était tout à la fois délicieux et révoltant, imparable et choquant, divin et abject. L’orgasme vint, impérieux, presque brutal. La vague de plaisir m’avait inondée contre ma volonté, sans que je l’aie appelée, s’imposant à moi avec une force peu ordinaire. Avant de sombrer dans le sommeil, je crus apercevoir les deux visages de Belette et de Castor qui se fondaient dans la nuit en un ricanement moqueur.

Le gros car un peu brinquebalant qui devait nous emmener venait de se ranger le long du trottoir, juste devant l’entrée du local. C’est dans un joyeux désordre que notre troupe, au grand complet cette fois, s’y engouffra et se répartit sur les sièges usés mais visiblement bien entretenus. Nous étions là, une petite trentaine d’adolescents, tous plein d’énergie et d’enthousiasme à l’idée de passer un quinzaine de jours en pleine nature, sous tentes, et bien loin de tout : de l’école, de nos parents, de la ville avec ses encombrements et ses nuisances diverses. Les sacs à dos avaient été jetés pêle-mêle au fond du gros véhicule et chacun s’était choisi une place. Je m’étais assise près de la fenêtre, à une des dernières rangées, juste derrière Mireille qui s’était vue accaparée par Lapin, un grand flandrin toujours débordant d’énergie, que je soupçonnais d’en pincer un peu pour ma copine. Je ne pus m’empêcher de guetter l’apparition de Castor, mon beau et inaccessible chef pour qui mon ardeur ne faiblissait décidément pas. Lorsque j’entendis sa belle voix grave, un peu basse mais bien sonore, retentir au dehors, je fus aussitôt gagnée par une vive émotion. Un sorte de langueur s’empara de moi et un doux frisson me parcourut l’échine. je sus que j’avais légèrement rougi et je me sentis déglutir. Qu’allais-je encore endurer ?… Et je me mis redouter le cortège de frustrations qui semblaient au programme et qui ne manqueraient pas de jalonner toute la duré du camp. Je devrais me contenter d’évoluer dans sa proximité et de ne pas trop passer à ses yeux pour une gourde. Il s’installa sur le siège situé derrière le chauffeur et se mit à faire l’appel de nos noms ou totems.

Qu’attendions-nous pour partir ? Tiens mais… où donc est Belette ? J’avais apparemment bien réussi à la chasser de mes pensées ! J’en conçus une petite point de culpabilité ; après tout, la pauvre chérie n’avait rien fait de mal et je ne devais attribuer mon embarras qu’à ma propre attitude à son égard et non à ses sentiments. Je ne songeais d’ailleurs nullement à mettre leur sincérité en doute. Un rapide tour d’horizon me fit constater que Belette n’était pas à bord. Avait-elle décidé de fuir le camp, de ne pas se joindre à nous à cause de… oh ! non ! pas ça !

Là, je me sentis vraiment coupable et une vague de tristesse me noua les entrailles. Mais de quel égoïsme avais-je donc fait preuve ! Je ne pus m’empêcher de penser que la délicieuse petite Chloé, notre adorable Belette, si vive, si joyeuse, si exubérante, s’était brimée à cause de moi, s’était privée afin, probablement, de s’épargner les peines qu’elle aurait vécues à se trouver sans cesse confrontée à mon indifférence, voire à mes rebuffades. À moins qu’elle ne fût malade, ou qu’elle n’eût été victime d’un accident…

Voilà que je me mettais à m’inquiéter et je réalisai à quel point j’avais pu être dure, injuste avec elle. En outre je privais ainsi la troupe entière de son rayon de soleil. Non, c’était trop bête, trop injuste ! J’allais me lever afin d’aller m’enquérir auprès de Castor qui devait savoir si elle s’était désistée lorsque soudain je la vis pénétrer dans le car dont le moteur tournait déjà, essoufflée, les joues en feu. J’en conçus un immense soulagement. Elle fut accueillie par une ovation mi joyeuse mi moqueuse et, après avoir bredouillé quelques mots d’excuse embarrassés à notre chef qui la pria d’aller vite s’asseoir, elle se mit à la recherche d’une place. Le car était plein ; il ne restait en réalité qu’une seule place : celle située presque au fond, juste a côté de moi !

À la fois intimidée et enjouée par l’ovation sympathiquement moqueuse dont elle faisait l’objet, Belette progressait dans la travée et, s’étant avisée qu’il n’y avait d’autre place libre qu’à mes côtés, s’immobilisa un instant à ma hauteur. Je devinai, sur le coup, que c’était là tout à la fois ce qu’elle espérait et ce qu’elle redoutait. La chose me fut confirmée par le rougeur soudaine qui lui envahit les joues. Je réalisai à quel point elle pouvait être belle ! Avec sont petit nez pointu, légèrement retroussé, sa peau mate et cuivrée parsemée d’une myriade de taches de son, toute recouverte d’un fin duvet doré, sa superbe chevelure flamboyante, son petit air mutin et ses yeux verts d’un pâleur fascinante, toute pétillante de vivacité… elle était tout bonnement à croquer ! Une enfant encore, avec pourtant, déjà, un corps de femme, elle dégageait une sensualité innocente et d’autant plus prenante. Je n’avais disposé que d’un bref instant pour fixer ainsi dans mon mental l’image qu’elle venait de m’offrir là. Le désarroi presque palpable qu’elle affichait en cet instant la rendait encore plus bouleversante à mes yeux.

Je sus, par je ne sais quelle intuition, que cette image, ce bref instant arraché au bruit des tôles vibrantes, au brouhaha généralisé, se détachant à peine de la vague pénombre qui régnait dans cet espace confiné, le tout ajouté à mon trouble, resteraient gravés en moi à jamais. Nos regards s’étaient à peine croisés. Mais quelle fulgurance ! Je baissai les yeux de façon à ne pas ajouter à son émoi, presque tangible. Comme dans un rêve, comme dans un ralenti cinématographique, comme dans une irréalité poétique ou diabolique, elle vient poser son joli corps à côté de moi. J’avais le sentiment qu’elle s’empêchait de respirer, qu’elle aurait voulu ne point exister en cet instant qui devait correspondre pour elle à une épreuve.

Le lourd véhicule s’ébranla dans un tremblement bruyant et prit rapidement sa vitesse. Je rivai aussitôt mon regard à la fenêtre et m’obligeai à contempler le morne alignement des façades.Nous n’avions pas encore quitté la ville que déjà notre car retentissait du chant joyeux de nos voix juvéniles entonnant l’un ou l’autre de nos chants favoris. Je chantai sans enthousiasme, trop préoccupée par ma voisine, trop consciente de sa présence, de l’état dans lequel elle devait être. Je n’osai la regarder. Je me sentais vraiment moche. Non, décidément, il fallait trouver une solution, nous n’allions pas passer toute la durée du camp à nous éviter, ce serait à la fois stupide et injuste ! Il fallait trouver un compromis, quelque chose de viable. Je devais avoir avec elle un conversation saine, franche et claire, voilà tout ! J’en étais à me demander comment aborder le sujet avec elle, lorsqu’elle se leva pour aller rejoindre Castor à l’avant du car. Elle lui adressa quelques mots rapides puis entreprit de regagner sa place. Les chants s’étaient tus à présent et chacun s’était installé au mieux.

Au moment où elle allait se rasseoir, le car fit une légère embardée qui déséquilibra Belette, la projetant de mon côté, pratiquement sur mes genoux. Par pur réflexe, j’avais saisi ses poignets pour l’immobiliser et la soutenir. Son visage était tout près du mien, sa cuisse en contact avec la mienne, son souffle court se mêla au mien, et nos regards plongèrent l’un dans l’autre. Mon Dieu ! quel émoi, quel bouleversement. J’en fus toute retournée. Le contact n’avait duré qu’un instant, mais la charge émotionnelle était telle qu’il me fallut plusieurs minutes pour calmer les battements de mon cœur. Ses yeux ! mon Dieu !… je renonce à tenter de décrire ce mélange de surprise, d’émotion, de désarroi et de… non ! non ! tout ce que je voulais pas voir était là qui me sautait au cou ! (c’était le cas de le dire !) tout ce que je cherchais à nier s’imposait à moi de la façon la plus nette ! Il allait falloir que je me rende à l’évidence : cette fille m’attirait, me mettait en émoi, m’inspirait bien plus qu’une amicale sympathie, qu’une joviale admiration ! elle me troublait, me bouleversait, éveillait en moi des pulsions dont j’ignorais tout. Mais quelle espèce d’animal suis-je donc ? me dis-je.

Quelque chose sembla se briser en moi et je cessai brusquement de résister ; mais ce fut pour me sentir la proie d’un vertige saisissant. Je me sentais comme en haut d’une pente, une pente que j’allais me mettre à descendre à pleine vitesse. Je parvins à contenir un début d’affolement et décidai sur le coup de prendre le taureau par les cornes et de m’adresser à l’adorable Chloé, la superbe petite Belette que je me mettais à voir sous une jour différent, sans savoir encore en quoi allait vraiment consister cette différence. Rassemblant mon courage, je me tournai vers elle dans l’intention de lui parler.

Ce fut impossible ! Les mots ne sortaient pas de ma bouche. Il faut dire que Belette affichait un air mutin, fermé, boudeur, presque agressif. Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Ironie du sort ! la voilà qui, au moment même où je baissais la garde, se repliait sur elle-même, s’enfermait dans sa frustration, dans un silence qui, je le pressentais, serait obstiné ! Eh ! je n’avais qu’à m’en prendre à moi même ! Ne l’avais-je pas repoussée, éconduite, niée ?… N’avais-je pas tout fait pour la chasser de mes pensées, pour l’éloigner de mes préoccupations ? Je réalisais soudain à quel point j’avais du la faire souffrir !

Mais comment, maintenant qu’elle venait de se blinder, de se barder de résolutions fermes et impératives – celles-là même que je m’étais imposées quelques jours plus tôt – allais-je m’y prendre pour tenter de m’approcher d’elle, pour ouvrir le dialogue ? Sur le moment, cela me parut hors de portée, illusoire, voué à l’échec. J’en conçus un chagrin d’autant plus grand que j’étais parfaitement consciente d’avoir manqué de peu une occasion sans doute unique. Tout était-il donc perdu ? Je réalisai soudain que je ne m’en consolerais pas… et je compris du même coup à quel point la petite Chloé, cette enfant encore, cette femme déjà, comptait pour moi, avait envahi mon univers mental, affectif, sexuel. Je me sentis soudain submergée par une vague de tendresse à l’endroit de ce corps superbe habité par cette fille, cette femme, merveilleuse, et que je venais de perdre, probablement à tout jamais. Je sentis mes yeux piquer, ma gorge se nouer, et c’est à grand peine que je réussis à contenir le flot de larmes qui avait gonflé en moi. Chloé regardait obstinément devant elle, évitant mon regard, niant ma présence, refusant tout contact. Quel gâchis !

Je me retournai vivement vers la fenêtre tant pour dissimuler mon émoi que pour échapper au spectacle de ma déconfiture. Le ravissant petit visage de Belette, si bien taillé pour chanter la joie de vivre, l’insouciance, l’amour, la beauté des choses et l’exaltation propre à son jeune âge, n’était plus en cet instant qu’un bloc de marbre exprimant la plus complète indifférence. Par ma faute ! Tout me sembla irrémédiablement perdu et je passai le reste du voyage à essayer de pas me laisser inonder par ma détresse et de me composer un visage acceptable pour le moment où nous serions arrivés.

4. Le rôle décisif et inattendu d’une malicieuse casserole.

D’un énergique coup de maillet, je venais d’achever d’enfoncer dans le sol, bien en biais, selon un angle de 45° afin d’offrir la résistance voulue, comme nous l’avait indiqué notre chef, le dernier tendeur qui allait maintenir notre petite tente bien arrimée. Je me redressai et jetai sur le site que notre troupe venait d’investir un regard circulaire. L’endroit était magnifique : une vaste plaine bordée de conifères descendait en pente douce vers un ruisseau aux eaux claires et aux abords joliment fleuris. Dans le lointain, on apercevait le clocher du village éloigné d’à peine quelques kilomètres. Une dizaine de tentes se dressaient déjà, découpant leur silhouette sur un ciel serein que traversaient avec nonchalance quelques gros nuages d’une blancheur éclatante. Tout un petit monde s’affairait de-ci de-là, joyeux et empressé, et l’on entendait l’écho des rires juvéniles et des cris enthousiastes d’une jeunesse toute en proie à l’exaltation de ces moments heureux.

Je pris une profonde bouffée d’oxygène et m’étirai doucement, m’abandonnant à la quiète douceur de cet instant privilégié. Je ne savais pas encore avec qui j’allais partager la petite tente kaki que je venais de dresser, en respectant scrupuleusement les consignes de notre chef vénéré. Cherchant à me rendre utile, je me dirigeai vers la grande tente d’intendance qui trônait sur la partie la plus élevée du camp. Je fus bonne pour la corvée d’eau et entrepris avec courage de ramener à notre cuistot les quelques seaux d’eau fraîche dont il avait besoin. L’eau de la rivière était glaciale mais d’une pureté exemplaire, et je m’attardai à observer quelque grenouille qui s’éloignait en sautillant et la danse d’une libellule que ma présence n’eut pas l’air d’incommoder. Le doux murmure du ruisselet acheva de m’apaiser et je me laissai gagner par l’atmosphère sereine de ces lieux décidément bien plaisants.

Lorsque je me présentai devant la tente d’intendance, lestée de mes deux seaux remplis à ras bord, Castor s’y trouvait, veillant à la bonne installation du matériel et des provisions. Il semblait parfaitement à son affaire et distribuait ses instructions avec sa nonchalance habituelle. Il me parut encore plus beau, plus séduisant, plus épanoui que jamais dans ce contexte qui lui convenait si bien. Je ne pus m’empêcher d’admirer encore son profil énergique, sa calme virilité triomphante. Il rayonnait, et je ne m’étonnai pas trop de ressentir à nouveau pour ce beau garçon une vive attirance.

Mais il ne fallait pas que je me laisse aller à ce genre de considérations qui ne pouvaient déboucher que sur de frustrantes déconvenues. Il fallait que je renonce, définitivement, à tout espoir de vivre avec Castor autre chose qu’une plaisante - et très sage - partie de campagne.


Je résolus de me jeter dans l’action, de m’occuper le plus possible, de remplir ce séjour de toute la vigueur de ma jeunesse et de ne consacrer mon énergie qu’à de saines et utiles tâches domestiques. Je me dépenserais sans compter dans les jeux et activités diverses que notre chef avait sans doute prévues. Afin de donner corps à ces sages résolutions, et cela sans tergiverser davantage, je m’emparai d’un essuie de cuisine et me mis à briquer les casseroles et couverts que les assistants du notre cuistot venaient de laver.

Par un de ces hasards saugrenus, je me trouvais en face d’une haute et rutilante casserole dont le métal soigneusement poli faisait office de miroir. Je m’amusai à observer incognito tout ce qui se présentait dans mon champ de vision. Les images étaient certes déformées, mais parfaitement nettes. Tiens, cette épaule, là !… mais oui, je reconnus les badges qui ornaient la chemise d’uniforme de Castor qui devait donc se trouver derrière moi, à un mètre ou deux tout au plus. Je me déplaçai légèrement afin de faire entrer son image dans mon champ de vision.

Ce que je vis alors me remplit d’une stupéfaction sans bornes. Castor était en train de me regarder, ce qui aurait pu ne rien présenter d’extraordinaire si ce n’était l’intensité de ce regard et l’expression qui s’affichait sur son beau visage : son œil était langoureux, son expression admirative, ses traits exprimaient une sorte de détresse…

Oh ! mon Dieu quel choc ! Cela ne dura pourtant qu’un moment, un bref instant d’égarement sans aucun doute, mais je ne pouvais douter de la nature de ce regard. Je me demandai si je n’avais pas rêvé, si je n’avais pas été victime d’une illusion, si je ne m’étais pas laissée abuser par la déformation de l’image… si je n’avais pas pris mes désirs pour une réalité à la fois éphémère et factice ; ce n’était jamais qu’un reflet après tout !…

À la manière brusque dont il s’éloigna soudain, en complète contradiction avec son comportement habituel, je sus qu’il venait de s’arracher à lui-même, de concrétiser par ce geste de fuite le refus qu’il devait ainsi s’imposer à lui-même depuis… depuis combien de temps ?… Oh ! mais bon sang ! mais alors, cela voulait dire que… non ! je n’osais me laisser envahir par cette pensée : Castor, le beau, l’attirant, le séduisant chef de notre troupe s’imposait donc une attitude des plus réservée à mon égard alors qu’en réalité… en réalité… il… oh ! mon Dieu ! quel effroi, quelle surprise, quel bonheur !… en réalité il m’admirait, me désirait probablement, peut-être, sans doute… Ce constat m’affolait, me bouleversait, tant par sa nouveauté que par le sens que prenait alors tout le comportement de Castor.

Ainsi donc il s’obligeait à dissimuler une attirance qu’il devait sans doute éprouver depuis de longues semaines et dont seul le hasard m’avait apporté la preuve. Sans cette merveilleuse casserole et son reflet sorcier, jamais sans doute je n’aurais percé à jour la véritable nature de ce que Castor éprouvait à mon égard. J’eus envie d’écraser mes lèvres, pour la remercier de son inestimable apport, sur cette casserole qui me sembla soudain plus précieuse que le plus ouvragé des miroirs vénitiens agrémentant le château de Versailles ! Tous les feux de la Galerie des glaces pétillaient d’ailleurs en moi en cet instant magique et je sentis une douce chaleur me monter aux joues tandis que mon corps tout entier semblait se réveiller, sortir d’une trop longue torpeur, s’animer soudain, s’embraser… Je sentis mes pointes de seins se raidir, une délicieuse brûlure poindre au creux de mes reins et se répandre dans mon ventre… Je me mis à trembler, je serrai les cuisses comme pour contenir la plainte soudaine de mon désir qui s’emballait… Ouh ! il allait falloir me calmer !
Il me fut impossible de demeurer un instant de plus dans cette tente d’intendance qui me parut soudain appartenir à une autre galaxie ; il fallait que je m’évade, que je m’échappe, que j’aille hurler mon bonheur tout neuf à la face des arbres voisins, que j’aille me rouler dans les eaux glaciales du ruisseau afin de calmer cette ardeur qui me torturait, que je… oh ! mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Je me mis à courir vers ma petite tente, qui me sembla offrir un abri des plus dérisoire à l’immensité du bonheur qui m’habitait en cet instant. Quelqu’un m’interpella au passage, je ne sais plus qui, ni pourquoi, Mireille, je crois, mais je n’en avais cure : j’allais exploser de bonheur, éclater d’une joie trop longtemps contenue ! Vite ! vite ! Je me ruai à l’intérieur de la tente, descendis précipitamment la fermeture-éclair afin de prévenir toute intrusion et me jetai sur mon matelas pneumatique en proie à une excitation majeure ! Je mordis dans mon coussin afin d’étouffer un hurlement que je ne pouvais plus contenir. Mes larmes débordèrent en même temps que de gros sanglots s’échappaient de ma gorge nouée, libérant ainsi le trop plein d’émotion qui me submergeait.
À peine calmée, je me retournai et, étendue sur le dos, me sentis prise d’une irrépressible envie de sexe. Je savais à présent que ce garçon était attiré par moi, que j’avais toutes les chances désormais de le voir étendu sur mon corps, de sentir la réalité de son désir entre mes cuisses. Oh ! oui, il allait me… je voulais ce garçon, je le désirais comme une folle en cet instant. Mes mains partirent brusquement à l’assaut de mes seins déjà tout gonflés de désir, et je me mis à malaxer ma poitrine, sauvagement, m’imaginant que c’était les mains vigoureuses de ce beau jeune homme au regard si doux qui me pétrissaient, qui me pelotaient. J’écartai les cuisses, je me tortillai, me trémoussait sur mon matelas qui émit une série de plaintes ridicules, chuintant (me dis-je dans un instant d’ironique lucidité) comme un phoque enroué.

Tandis que je me pétrissais un sein, ma main droite fila comme une anguille entre mes cuisses largement ouvertes et écarta avec impatience ma petite culotte déjà bien trempée. Je me mis à me masturber comme une bête, en quête d’un plaisir dru, sauvage, immédiat, brutal. Des ondes de plaisir ne tardèrent pas à parcourir mon corps qui ondoyait sous mes caresses accélérées et insistantes. J’attrapai mon foulard et me l’enfonçai dans la bouche afin d’étouffer le cri qui montait. J’agitai mon bassin avec frénésie. Je voulais du sexe ! du fort, du cru, obscène et choquant. J’imaginai le phallus bien raide et tout gonflé du beau Castor se frotter à ma vulve ruisselante, pénétrer mon vagin béant, coulisser entre mes cuisses agitées de spasmes irrépressibles, me labourer, me pilonner sans relâche, m’arracher des hurlements de plaisir, me faire jouir comme une chienne. Oooh ! Mon Dieu ! Mes doigts fourrageaient mon vagin, le pilonnant sans relâche. L’orgasme vint : tremblement de chair, éruption liquide, coulée de bave ardente… perte de conscience.
Lorsque je revins à moi, je n’avais qu’une idée en tête, et je sus que je mettrais tout en œuvre pour arriver à mes fins : je voulais ce garçon ! je le voulais en train de m’admirer, de se repaître du spectacle de mon corps dénudé, offert, provoquant ; je le voulais à mes pieds, pantelant de désir ; je voulais voir se dresser son membre palpitant devant mes yeux gourmands ; je voulais sentir sa virilité coulisser en mon fourreau incandescent ; je voulais qu’il me baise, qu’il me nique, qu’il me bourre, qu’il se répande en moi, qu’il m’aime, me désire, perde la tête, explose en moi, encore et encore ! Pour l’heure, c’était moi qui perdais la tête ! Un second orgasme s’enchaîna au premier, engendré par toutes ces images qui tournoyaient dans mon esprit et affolaient mon corps.
Le lendemain après-midi, au terme d’un jeu de piste savamment orchestré par un Castor en pleine forme et plus gouailleur que jamais, nous nous étions trouvés rassemblés dans une petite clairière non loin d’une chapelle en ruines dont la construction devait remonter bien loin dans le temps. Une joute fut organisée, opposant deux camps. Chacun avait pris soin de passer son foulard dans sa ceinture, à l’arrière, de façon à ce qu’il dépasse d’une quinzaine de centimètres. Le vainqueur était celui qui arrivait le premier à arracher le foulard de l’autre.
La victoire finale reviendrait au camp qui pourrait exhiber le plus grand nombre de trophées.
J’avais déjà réussi à m’emparer, par suite de bonds, ruses, feintes et cabrioles en tous genres, de trois foulards adverses, lorsque je fus opposée à Gazelle, une adversaire particulièrement difficile en raison de sa haute taille, de sa souplesse et de réflexes particulièrement rapides. Elle méritait bien son totem ! Très vite, je sus que je ne l’emporterais pas, à moins d’un coup de chance exceptionnel ou d’une grosse bévue de la part de cette belle fille au corps fin, élancé ; aussi nerveuse que précise et déterminée.

Cherchant à me soustraire à l’un de ses assauts, je fis un bond sur le côté et, malencontreusement, heurtai une racine à moitié dissimulée dans un tapis de feuilles mortes. La douleur fut vive. Non pas celle qui m’écorcha la cuisse faisant perler un peu de sang, mais celle, fulgurante, de ma cheville qui avait pris le coup. Gazelle se précipita. Quelques instants plus tard, je me trouvais entourée d’une foule de visages inquiets, étonnés, compatissants, baignant dans une myriade de petites étoiles filantes. La tête me tournait un peu et je me sentis filer. Je perçus la voix de Castor dans une sorte de brume cotonneuse :

- Écartez-vous ! ordonna-t-il de sa voix grave et assurée, teintée toutefois d’un pointe d’inquiétude.

Je me sentis ramassée par une poigne ferme et vigoureuse. Mon Dieu, mais…. mais, oui !…. Je me trouvais dans les bras de Castor ! N’était la douleur lancinante que je ressentais à la cheville, je me serais crue au paradis. Situation inespérée, inattendue, une sorte de cadeau du destin. Après la casserole malicieuse, voici la racine complice ! J’étais gâtée !

- Reprenez le jeu ! dit-il, se tournant vers la troupe indécise. Je m’occupe de Dominique. Je la ramène au camp ! Je crois que ce ne sera rien.
- Veux-tu que je t’accompagne ? Proposa Lapin. Le camp n’est pas tout près, je pourrais te relayer.

Je sus que tout aller se jouer là, à cet instant précis. Je craignais que Castor n’accepte l’offre de Lapin, aussi généreuse que pétrie de bon sens. Si Lapin nous escortait, l’occasion de nous trouver isolés s’en trouverait compromise, et tous mes espoirs de séduire enfin mon beau chef réduits à néant. Pendant un instant qui me parut une éternité, Castor sembla hésiter, puis, je l’entendis prononcer :
– Je te remercie Lapin, mais je préfère que tu restes ici pour veiller à la suite des opérations. Tu connais le chemin du retour mieux que n’importe qui, alors je te confie la troupe.
- Comme tu voudras ! fit Lapin, tout fier en réalité de se voir confier une telle responsabilité.
- Ramène bien tout le monde hein ! ajouta Castor en riant, avant de s’engager sur l’étroit sentier qui devait nous ramener au camp.
J’étais toute palpitante de bonheur ! Me trouver ainsi dans les bras de l’homme que je désirais avec ardeur ! C’était trop beau ! Mais il me fallait à présent « transformer l’essai » et arriver à mes fins. Je me délectais du contact de ses bras musclés sur mes cuisses. Son torse puissant sur lequel je m’étais abandonnée. Le son chaud et feutré de sa voix me parvint, comme dans un rêve :
- Ça va Dominique ?

Il me semblait à présent qu’une réelle inquiétude transparaissait dans ses mots. Mais je le rassurai :

- Oui, oui ! je pense que ce ne sera pas trop grave !

Quoique tout à fait supportable, la douleur n’en était pas moins présente et je ne sais pas si j’aurais pu poser le pied au sol sans ressentir une vive douleur. Je m’abandonnai à la douce sensation de sentir ce corps puissant tout contre le mien. Je me laissai bercer par le doux balancement de notre marche. Je l’observais à la dérobée, derrière la barrière de mes paupières quasi fermées. Je ne me lassai pas d’admirer les traits réguliers de ce visage énergique. Ce me fut une grande satisfaction d’amour propre de constater qu’il ne pouvait s’empêcher de me contempler d’un air pas tout à fait neutre et selon une fréquence et avec une intensité que n’imposait nullement mon état. Il m’admirait donc ! il prenait plaisir à contempler mes formes, même à la dérobée. J’en étais toute bouleversée. Je me serrai davantage contre lui, à coup sûr afin de faciliter sa progression, mais aussi, mais surtout, afin d’augmenter le contact de nos deux corps.
Je n’étais plus une gamine tout de même, et je devais constituer un certain fardeau. Lorsque je sentis qu’il commençait à faiblir sous l’effort, je lui dis :

- Je crois que nous ferions bien de nous accorder une petite pause !

À la manière dont il me regarda à cet instant, je sus que j’allais emporter la partie ! Son œil était aussi doux que celui d’une biche ! et ce que je lus dans son regard était bien autre chose que l’inquiétude d’un chef. Il me regardait comme un homme regarde une femme, une femme qu’il désire. Il y avait dans ses yeux quelque chose d’éperdu, et je sus qu’il n’avait pas fini de lutter contre lui-même, déchiré sans doute encore entre ses scrupules et son attirance maintenant presque palpable. Voilà qui me le rendait encore plus attachant. Je décidai de ne rien précipiter, de laisser venir les choses. Je pensais même que je n’aurais pas à donner le moindre coup de pouce. Je le vis déglutir avant de me répondre d’une voix étrangement détimbrée :

- Oui, euh… tu as sans doute raison ! Mais juste une minute alors ! Je dois soigner ta cheville le plus tôt possible. Elle risque de se mettre à gonfler.
J’avais envie de lui répondre que le seul gonflement qui m’intéressait en ce moment n’était nullement celui de ma cheville, mais je m’abstins. Le regard que nous échangeâmes au moment où il me déposa, avec mille précautions, sur une souche au bord du chemin, était d’une tendresse infinie. Ce garçon était bon, généreux et tendre, j’en avais là la confirmation la plus limpide. Je sentis qu’il s’arrachait à mon regard et il me sembla voir ses joues s’empourprer légèrement.
Il se mit à masser ma cheville endolorie avec des gestes doux et attentionnés. Le contact était agréable, que je vécus plus comme une première caresse que comme un acte de soin destiné à apaiser ma douleur. Il sortit son mouchoir de sa poche et, après l’avoir légèrement humecté de salive, le posa délicatement sur ma cuisse à l’endroit de l’égratignure. Je remarquai, non sans une secrète satisfaction, qu’il regardait ma jambe avec admiration. Je ne pus m’empêcher de la remuer légèrement pour mieux l’offrir à son regard. Lorsque ses yeux se reportèrent sur moi, ils brillaient d’un feu étrange. Il me mangeait du regard à présent et je tressaillis de fierté lorsque son regard avide se riva un instant sur mes seins avant de m’envelopper dans un vaste coup d’œil circulaire puis de remonter vers mon visage. Je crus apercevoir une bosse qui déformait le haut de son short.
Lorsque j’entrouvris les lèvres et inclinai légèrement la tête sur le côté, il se rapprocha de moi, s’immobilisa un instant à quelques centimètres de mon visage ; ses yeux sautaient d’une de mes pupilles à l’autre, à toute allure… il eut une sorte de soupir d’animal blessé puis, soudain, ses lèvres entrèrent en contact avec les miennes. Elles étaient brûlantes et je crus défaillir de bonheur. Nos langues se cherchèrent un bref instant puis se lancèrent dans une course effrénée. Mon excitation grimpa aussitôt, multipliée par celle je sentais gronder dans le corps de Castor. Il me serrait à me briser les côtes et c’était divin ! Quelle force, quelle fougue. Dieu que j’avais envie de ce garçon !
Notre baiser se prolongea longtemps, accompagné de halètements, de mouvements incontrôlés, de doux frissons, et d’une envie grandissante de sexe. Ce fut lui qui se ressaisit le premier. Il détacha son visage du mien, me sourit et me regarda avec une tendresse qui acheva de me faire fondre. Il passa lentement sa main dans ma chevelure toute dérangée puis, sans un mot, me souleva comme une plume et m’entraîna dans ses bras puissants. Le reste du chemin se fit presque en courant et je me demande encore où il prit la force de me porter sur une aussi longue distance sans fatigue apparente. Je m’efforçai de me faire aussi légère que possible dans ses bras.
Le soleil déclinait lorsque nous parvînmes en vue du camp. Personne ne se montra et seuls quelques bruits de casserole provenant de la tente d’intendance m’apprirent que le lieu n’était pas complètement déserté. Castor fila tout droit vers la tente qui servait d’infirmerie. Il m’allongea sur le lit de camp et entreprit aussitôt de soigner ma cheville endolorie. Elle était à peine gonflée, et je pouvais la remuer sans occasionner d’élancements douloureux. Pas de foulure ni d’entorse ! Ouf !
- Rien de bien méchant finalement ! Conclut-il avec un sourire ravi.

Non sans un rien de perversité, j’avais pris soin de déboutonner légèrement mon chemisier de façon à laisser voir le haut de mes seins enfermés dans leur soutien, et, prenant appui sur mes coudes, je guettais la réaction de Castor. Celle-ci ne se fit pas attendre : la rougeur lui monta au visage, ses yeux s’embrasèrent à nouveau et, l’instant d’après, il était sur moi, haletant, en proie à une belle excitation, lui aussi. Alors qu’il entreprenait de me déboutonner entièrement, ma main partit à la rencontre de son sexe qui semblait vouloir crever l’étoffe distendue de son short.
Le membre accusait une belle taille, j’en fus toute impressionnée. Je me battis un instant avec la boucle de sa ceinture qui résistait obstinément, ce qui eut le don de m’agacer : je trépignais d’impatience telle une gamine capricieuse. La ceinture finit par céder, de même que les boutons supérieurs et, en un tournemain, le short du garçon fut à ses pieds. Sans hésiter, j’entrepris de dégager le phallus du caleçon qui le retenait prisonnier. Rapidement libéré, le chibre se dandina quelques instants sous mes yeux ravis avant de se faire happer par ma main. Quelle merveilleuse sensation de sentir ce membre, tout gonflé, tout gorgé de sang, tout tendu de désir, palpiter, frémir entre mes doigts. Il était comme animé par une vie propre, frétillant comme un poisson sur la berge juste après la prise. Je me mis à masser vigoureusement le sexe ainsi brandi, offert et tout palpitant. Il me sembla qu’il gonflait encore et se faisait plus dur, plus tendu.

Je devinai que le garçon avait envie de me découvrir, de me regarder. Délaissant le phallus incendié, je dégrafai mon soutien-gorge et me laissai aller en arrière, m’étendant de tout mon long sur l’étroit lit de camp, les mains ramenées dans ma chevelure. Je me cambrai, sachant l’effet que produit en général cette posture. Le résultat ne se fit pas attendre, Castor devint écarlate, sembla hésiter un bref instant, puis, avoir m’avoir longuement dévoré des yeux, se mit à me distribuer de longues et insistantes caresses. Rapidement, je fus dans tous mes états, le danger qu’il y avait à être surpris ajoutait encore à l’excitation. Je poussai un petit gémissement de plaisir lorsqu’il s’empara de mes seins et se mit à les malaxer. Je me tendis vers lui, vers ses mains, vers sa force… malheureusement, comme trop souvent, il passa un peu trop vite à… autre chose. Ce n’est pas que j’aie eu à m’en plaindre, mais c’est si bon quand les caresses perdurent un peu !

Mais peut-être redoutait-il de prolonger nos doux ébats par crainte d’être pris sur le fait. Je n’osai imaginer les conséquences… Je fus prise d’une angoisse soudaine à l’idée de ce qui pourrait survenir si…Une nouvelle vague de plaisir se répandit dans tout mon corps, balayant mes pensées, emportant mes états d’âme, faisant table rase de mes scrupules. Le moment était venu : je me redressai et m’emparai des fesses du garçon que je serrai bien fort en les rapprochant de moi tout en écartant les cuisses au maximum. L’invite était des plus claire et je sentis Castor se glisser en moi d’un seul coup. Il me pénétra bien profond presque aussitôt tant j’étais prête : ruisselante, lubrifiée à souhait ! Dieu ! que ce fut bon ! Après m’avoir besognée lentement durant quelques longs moments, il s’emballa soudain et se mit à me distribuer une série de coups de boutoirs bien assénés. Mon bassin se précipitait à sa rencontre à chaque approche, je le regardais dans les yeux, me repaissant du spectacle de son plaisir. Ce martèlement dura un bon moment, délicieux, sauvage, bestial à souhait. Lorsque je sentis que son orgasme approchait, je resserrai mes muscles de façon à bien enfermer son membre au fond de mon vagin. Il explosa presque aussitôt et je me sentis jouir à mon tour, emportée par le tourbillon de son plaisir. Je fus secouée par une succession de spasmes qui me firent hoqueter pendant de longues secondes après l’orgasme. Je mis un certain temps pour me calmer et reprendre mes esprits.
Complètement relâché, tel un bébé sur le ventre de sa mère, Castor était allongé sur moi, c’était attendrissant au possible. Je sentis le liquide poisseux se répandre entre mes fesses et sur mes cuisses que je serrai, par pur réflexe. Je sentis que j’aurais pu repartir pour un second service tant mon excitation était encore vive. Mon bel Apollon ouvrit les yeux. Quelle douceur ! Quelle paix ! Je lus de la reconnaissance et une pointe d’étonnement dans son regard encore trouble. Il me serra fort contre lui, me sourit puis, lentement, comme à regret, se détacha de moi. J’aurais voulu le garder en moi encore un moment, le sentir s’abandonner complètement, mais je savais que c’était impossible : il ne fallait tout de même tenter le diable, et c’était miracle que nous n’ayons pas été surpris. Il se rhabilla en hâte, sans mot dire puis, après m’avoir baisé les lèvres avec une infinie tendresse, se glissa hors de la tente.
Je n’osai croire encore que ce qui venait de se dérouler là était bien réel !?
Le soir même, tous rassemblés autour d’un majestueux feu de camp pétillant d’allégresse, nous entonnions à pleine voix Les Filles de La Rochelle. J’avais le sentiment un peu trouble de trahir cette communauté au sein de laquelle régnaient confiance et droiture. N’étais-je pas en train de leur dissimuler un fait qui n’aurait pas manqué de les surprendre, de les choquer, voire de les blesser ?J’arrivais difficilement à détacher mon regard de ce merveilleux Castor dont je sentais encore la virile présence pulser au cœur de mon intimité. Je laissai aller mon regard de-ci de-là, heureuse d’appartenir à un groupe s’exprimant avec une si joyeuse simplicité. J’adressai un sourire complice à Mireille qui me paraissait en pleine forme et qui chantait avec un bel entrain. Elle m’adressa un petit clin d’œil bien sympathique.

Je sentis mon sourire béat de femelle repue se figer soudain à la vue d’une petite silhouette dont la totale immobilité contrastait avec l’allégresse générale. Les yeux rivés à la flamme, comme hypnotisée, Belette, les mains rivées à ses genoux, offrait l’image même du désespoir.
Ce fut comme si l’on venait de me plonger les pieds dans un seau de glace. Je sentis mon sang se figer et mon cœur fut comme écrasé dans un étau. Les chants me semblèrent lointains tout soudain et la scène me parut toute trouble, comme si je la voyais à travers un verre dépoli.

5. Jeu de nuit.

J’avais passé une nuit affreuse. Dire que je m’étais imaginée m’endormir comme une reine, doucement bercée par l’évocation toute récente d’ébats amoureux que je n’espérais plus ; m’imaginant blottie dans les bras virils de mon beau conquérant ; me laissant aller à la douce sensation de son membre encore si présent à l’intérieur de mon corps…
Que j’avais pu être égoïste ! Toute à mon exaltation, j’avais complètement évacué jusqu’à l’existence de Belette, l’adorable petite Chloé. Bien plus qu’une avalanche de reproches ou même qu’un regard chargé de rancune, l’image de sa détresse discrète et résignée m’avait remuée au plus profond. Je me maudissais et, me tournant et me retournant sur mon matelas pneumatique qui émettait de ridicules petits couinements, je ne pouvais chasser l’image de l’adorable Chloé, si frêle, si attachante… si triste à présent, par ma seule faute ! Je me serais bien giflée ! J’étais tendue comme une corde de piano, je grinçais des dents, les mâchoires serrées, et je m’aperçus que j’étais en train d’enfoncer mes ongles dans la chair de mes cuisses. J’avais envie de hurler, de me précipiter sous sa tente et d’implorer son pardon, de l’inviter à me baffer, à me punir cruellement, à m’infliger tous les sévices qu’elle voudrait. Je revoyais son sourire lumineux, ses yeux pâles si intenses…
Je lui parlerais, sans plus attendre, dès que je la verrais, qui qu’il m’en coûte !


La blessure de ma cheville était plus spectaculaire que grave et je fus très rapidement remise sur pied.
La troupe était partie en randonnée et je déambulais en claudicant encore un peu parmi les tentes, livrée à moi même.
Il faisait bon, l’air était doux, la campagne paisible. L’orage grondait en moi, cependant, lourd, menaçant. Le soleil brillant d’optimisme semblait me narguer, tout comme la paix des champs et le calme de la nature, insouciante, immuable, superbement indifférente à mes tourments.

Castor m’avait fixé un rendez-vous secret dans la petite chapelle à deux pas de laquelle je m’étais blessée. La veille encore, je me serais sentie transportée de joie à l’idée de rejoindre ce beau garçon qui m’avait tant fait vibrer, qui m’avait procuré un si vif plaisir ; mais là, je me surprenais à redouter cette nouvelle rencontre, non en raison de son caractère clandestin, non parce que nous bravions là un interdit, une règle de conduite sacro-sainte, mais parce qu’il me semblait que je volais à Chloé le bonheur auquel elle avait droit, les plaisirs qui lui revenaient légitimement. Après tout, je m’étais rendue compte que j’étais tout aussi attirée par elle que par Castor, davantage même peut-être, dans la mesure où cette attirance me semblait venir du plus profond de mes entrailles, parce qu’elle s’imposait à moi, au mépris de résolutions pourtant bien arrêtées.
C’est donc le cœur lourd et l’angoisse au ventre que je me dirigeais, en cette fin d’après-midi, vers le lieu secret de notre rendez-vous. Mille fois, je faillis rebrousser chemin, tiraillée par des sentiments contradictoires, des réflexions antagonistes. Ce n’est que lorsque je vis apparaître la pierre usée au travers des frondaisons que je sus que je ne ferai pas demi-tour, que j’irais au bout de ma démarche, avec un triste courage. Ainsi donc, c’était presque à regret que je me rendais à un rendez-vous que j’avais ardemment désiré pendant de longues semaines. Quelqu’un m’aurait raconté ça deux jours plus tôt que je l’aurais pris pour un débile profond !

Lorsque, quelques minutes plus tard, Castor fit à son tour grincer la lourde porte prête à s’effondrer, j’étais blottie, pelotonnée sur moi-même, au fond de la chapelle, transie de froid, de honte, d’indécision.
Il fit vers moi deux pas assez vifs, puis son rythme se brisa net et c’est presque furtivement q’il vint s’asseoir à côté de moi dans la pénombre.
Il avait deviné aussitôt que quelque chose n’allait pas. Ce que j’éprouvais devait probablement être bien lisible sur mon visage, surtout aux yeux de quelqu’un doté comme lui d’une sens aigu de l’observation.

Nous demeurâmes silencieux un long moment. Il me regardait avec tendresse, mais avec gravité aussi, comme s’il savait déjà tout de mon combat intérieur. Je lui sus gré de ne pas s’être jeté immédiatement dans une étreinte ou un discours amoureux. Son beau visage affichait un fin sourire plutôt énigmatique. Au bout d’un temps que je ne saurais évaluer, il avança lentement la main et se mit à me caresser le visage avec une tendresse infinie. La veille encore, ce geste aurait suffi à me mettre en émoi, à allumer mon désir. Mais je demeurai impavide, comme tétanisée.
Il lisait en moi, je le sus ; et je ne tentai en aucune manière d’échapper à ce regard à la fois inquisiteur et bienveillant. Je n’avais aucune envie de lui dissimuler quoi que ce fût.

– Tu as réfléchi ? c’est ça ? prononça-t-il, sur le souffle.

Le sourire que j’arrivai à lui rendre dut lui paraître bien triste. J’arrivai à articuler.

– Oui ! mais… ce n’est pas ce que tu crois ! Je… je crois que ce que nous faisons…

Son doigt vient se déposer délicatement sur mes lèvres. Ses yeux étaient presque rieurs, mais sans la moindre nuance de moquerie.

– Ne dis rien !… murmura-t-il. Nous avons été follement attirés, l’un par l’autre, Dominique et tu peux te vanter d’être la première – et tu resteras probablement la seule – à avoir su me faire enfreindre la règle que je m’étais fixé. Je sais que tu n’en conçois nulle fierté, que tu n’iras pas le crier sur les toits, que cela restera entre nous… Et je t’en suis reconnaissant. Mais cela restera sans lendemain. C’est cela que j’étais venu te dire.

Je ne sus si le sentiment que j’éprouvai en entendant ces mots s’apparentait davantage à du soulagement, de la reconnaissance ou de l’admiration. Quoi qu’il en fût, je ne pus empêcher les larmes de sauter de mes yeux, brusquement, comme une fontaine. Je pleurai silencieusement, presque sereinement, sans ressentir de tristesse pourtant.

Il m’attira à lui, doucement. Je blottis ma tête au creux de son épaule. Il était à nouveau à sa place : mon chef, mon protecteur, ce grand frère que je n’avais pas, cet ami qu’il demeurerait sans doute.

– Tu n’es pas seulement belle à l’extérieur tu sais ! souffla-t-il au creux de mon oreille.

Je crois que je n’aurais rien pu espérer entendre de plus beau en cet instant.

Après un petit frisson, je m’écartai pour le regarder. Je devais avoir le nez rouge et les yeux inondés. J’eus un petit rire gêné parfaitement crétin en reniflant comme une enfant chagrine et en me passant le dos de la main sur le nez.

Il me prit la tête entre ses mains et posa sur mes lèvres tremblantes un doux et chaste baiser. Nous étions loin du désir, de l’emportement sexuel de la veille, mais comme cet instant était précieux !
Ce qu’il me dit alors me sidéra :

– Ton cœur est ailleurs, Dominique ! Ne te trompe pas de chemin.

J’en suis encore à me demander aujourd’hui si ce garçon n’était pas un peu sorcier.

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